Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

Eternit : l’amiante-ciment en France

13 février 2012

Eternit a été et reste aujourd’hui une des principales multinationales de l’amiante. À l’occasion du grand procès de Turin, il a semblé intéressant de rassembler des informations sur le groupe Eternit.

L’article « Eternit in France » présenté ci-dessous en version française fait partie d’un livre intitulé

« Eternit and the Great Asbestos Trial »

[Eternit et le grand procès de l’amiante]

édité par Laurie Kazan-Allen et David Allen et co-publié en anglais par l’ANDEVA et une coalition internationale et européenne d’associations, organismes et syndicats de Belgique, Brésil, Danemark, France, Hong-Kong, Inde, Italie, Japon, Royaume-Uni et Suisse.

- The International Ban Asbestos Secretariat (IBAS), (basé au) Royaume-Uni http://ibasecretariat.org/
- The Building and Woodworkers International (BWINT) Internationale des travailleurs du bois et du bâtiment
- Associazione Familiari Vittime Amianto, Italie (AFEVA) http://www.afeva.it
- Association Belge des Victimes de l’Amiante (ABEVA) http://www.abeva.be
- Associação Brasileira dos Expostos ao Amianto, Brésil (ABREA) http://www.abrea.com.br/
- Association Nationale de Défense des Victimes de l’amiante, France ( ANDEVA)
- Ban Asbestos Network Japan (BANJAN), Japon http://park3.wakwak.com/~banjan/mai...
- The committee for the Support and Assitance of Asbestos Victims [Comité d’aide et d’orientation des victimes de l’amiante] (CAOVA) http://caova.ch/
- The Asia Monitor Resource Centre, Hong Kong (AMRC) http://www.amrc.org.hk/
- Institut syndical européen ETUI http://www.etui.org/fr/
- The Occupational and Environmental Network of India, Inde (OEHNI) http://www.oehni.in/
- European Federation of Building and Woodworkers [Fédération Européenne des travailleurs du Bâtiment et du Bois] http://www.efbww.org/default.asp?La...
- The United Federation of Danish Workers, Danemark (« 3F ») [Féderation Unifiée des travailleurs danois ] http://forsiden.3f.dk/assets/pdf/SD...
- Ban Asbestos France et Fondation Henri Pézerat Santé – Travail – Environnement, France
- The Danish Union of Plumbers and Allied Workers, Danemark
- The Federation of Building, Construction and Wood-workers’ Unions, Denmark, Danemark

LIRE LE LIVRE (en anglais) « Eternit and the Great Asbestos Trial »


Table des matières de l’édition anglaise


Eternit and the Great Asbestos Trial

SECTION I.

- Preface – Romana [Preface - Romana]

- Introduction – Laurie Kazan-Allen

SECTION II. Asbestos Dynasties - the Eternit Multinationals [Les dynasties de l’amiante - les multinationales Eternit]

- 1. Eternit and the SAIAC Cartel – Bob Ruers [Eternit et le cartel SAIAC "Sociétés Associées d’Industries Amiante-Ciment" – Bob Ruers]

- 2. The Schmidheiny Family Imperium – Adrian Knoepfli [L’Empire de la famille Schmidheiny – Adrian Knoepfli]

- 3. Asbestos Magnate or Environmental Guru : the Trials of Stephan Schmidheiny – Dan Berman [Magnat de l’amiante ou gourou de l’environnement : les procès de Stephan Schmidheiny – Dan Berman]

- 4. What Eternit Is Now – Adrian Knoepfli [Eternit aujourd’hui – Adrian Knoepfli]

SECTION III. Eternit in Italy – The Asbestos Trial in Turin [Eternit en Italie – le procès de l’amiante à Turin]

- 5.The Eternit Factory at Casale Monferrato – Fabrizio Meni [L’usine Eternit à Casale Monferrato – Fabrizio Meni]

- 6. Asbestos Activism in Casale Monferrato – Romana Blasetti Pavesi, Bruno Pesce, Nicola Pondrano [Le mouvement anti amiante à Casale Monferrato – Romana Blasetti Pavesi, Bruno Pesce, Nicola Pondrano]

- 7. A Trial with Far-reaching implications – Laurent Vogel [Un procès aux multiples implications – Laurent Vogel]

- 8. Interview with Prosecutor Rafaelle Guariniello – Niccolò Bruna and Andrea Pranstraller (Aug. 2010) [Interview avec le Procureur Rafaelle Guariniello – Niccolò Bruna and Andrea Pranstraller (Août 2010)]

- 9. Dispensing Justice to Eternit’s Victims - the Franco-Italian Experience – Annie Thébaud [rendre justice aux victimes d’Eternit - l’expérience franco-italienne – Annie Thébaud]

Appendix : The Civil Suit within the Criminal Trial in Italy – Sergio Bonetto [Appendice : le procès civil à l’intérieur du procès criminel en Italie – Sergio Bonetto]

- 10. The criminal Trial of Stephan Schmidheiny in Turin, Italy – Barry Castleman [Le procès criminel de Stephan Schmidheiny à Turin, Italie – Barry Castleman]

- 11. Eternit vs. the Victims – Laurie Kazan-Allen [Eternit contre les victimes – Laurie Kazan-Allen]

- 12. The making of the Documentary Film : DUST – the great Asbestos Trial – Niccolò Bruna and Andrea Pranstraller [La réalisation du documentaire : POLVERE (poussière) – le grand procès de l’amiante – Niccolò Bruna et Andrea Pranstraller ]

SECTION IV. National Perspectives [Perspectives nationales]

- 13. Situation in Brazil – Fernanda Giannasi [La situation au Brésil – Fernanda Giannasi]

- 14. Eternit and the "Double Agony" of Asbestos Victims in the Netherlands – Bob Ruers [Eternit et la "double agonie" des victimes de l’amiante au Pays-Bas – Bob Ruers]

- 15. Eternit in France – Marc Hindry [Eternit en France – Marc Hindry]

- 16. Belgian Family wins Historic Court Case against Eternit – Yvonne Waterman [Une famille belge gagne un procès historique contre Eternit – Yvonne Waterman]

- 17. Eternit in Denmark 1928-1986 – Kurt Jacobsen [Eternit au Danemark 1928-1986 – Professeur Kurt Jacobsen]

- 18. Eternit activity and Emerging Victims Japanese case – Takehiko Murayama and Satomi Ushijima. [Les activités d’Eternit et l’émergence des victimes - le cas du Japon – Takehiko Murayama and Satomi Ushijima]

Afterword. Laurie Kazan-Allen [Après-propos Laurie Kazan-Allen]


Traduction en français de l’article n°15 :

ETERNIT en France - Marc Hindry


Un bref historique [1].

Eternit a fabriqué et vendu des produits en amiante-ciment en France durant 75 ans, de 1922 à 1997 (année de l’interdiction de l’amiante en France). Pendant cette période la production et le commerce de l’amiante-ciment en France ont été contrôlés par un cartel formé par Eternit et le groupe Saint-Gobain (via sa filiale Everite). Les premières usines Eternit furent celles de Thiant et Prouvy (département du Nord) construites en 1922 , suivies par celles de Vitry-en-Charollais (Paray-le-Monial, Saône-et-Loire), de Vernouillet (Triel, Yvelines), Caronte (Bouches-du-Rhône), Saint-Grégoire (Rennes, Ille-et-Vilaine) et Terssac (Albi, Tarn). Les usines de Prouvy et Caronte sont aujourd’hui fermées, celle de Vernouillet abrite aujourd’hui uniquement le siège de l’entreprise ; les quatre autres sites ont été convertis en 1996-97 à la production de fibro-ciment sans amiante.

L’apogée de l’empire de l’amiante-ciment est situé dans les années soixante-dix. Eternit emploie alors en France plus de 5000 personnes et produit plus de 600 000 tonnes de produits en amiante-ciment par an. Par exemple, en 1970 les usines de Prouvy-Thiant emploient 2360 personnes et produisent 260000 tonnes, Paray-le-Monial emploie 1182 personnes et produit 180000 tonnes ; Caronte emploie 668 personnes et produit 72000 tonnes ; Rennes emploie 724 personnes et produit 130000 tonnes (l’usine d’Albi est inaugurée en 1971).

Eternit a également exploité jusqu’en 1965 la mine de Canari, au bord de la mer en Corse, d’où ont été extraits environ 300 000 tonnes d’amiante. Eternit a laissé un véritable désastre écologique sur le site, une partie de la baie ayant notamment été remplie de déchets de roches amiantées. La branche française d’Eternit a aussi développé l’amiante-ciment dans les anciennes colonies françaises, encore dépendantes à l’époque. Des usines ont été implantées au Sénégal (société Sénac), en Algérie (ces usines ont récemment fermé, l’Algérie ayant réduit puis interdit l’usage de l’amiante) et en Indochine (Vietnam) et Eternit a pris des participations dans des entreprises au Maroc (Dimatit) et en Tunisie (société Sicoac).

L’« usage contrôlé » selon Eternit

Eternit a énormément contribué à la désinformation sur les dangers de l’amiante en France. Le groupe Eternit était bien sûr un des piliers de la « chambre syndicale de l’amiante » et de l’« association des producteurs d’amiante-ciment ». Ces groupes ont recruté dans les années soixante le cabinet de Marcel Valtat « Communications Economiques et sociales » qui assura durant ces années la promotion de l’amiante en diffusant des brochures au titre évocateur comme « Vivre avec l’amiante, fibre de la terre ». Durant les années quatre-vingt, les dégâts de l’amiante commençant à être de plus en plus difficile à cacher, le cabinet « Communications Economiques et sociales » créa un formidable instrument de lobbying qui fut nommé « Comité Permanent Amiante » (CPA), officiellement créé en 1984. De 1984 à 1996 (date de la création de l’Andeva) le CPA a régné sur les décisions des pouvoirs publics en matière d’amiante, réussissant l’exploit de réunir industriels de l’amiante, représentants des ministères publics, médecins et syndicats dans une structure financée par les industriels pour promouvoir « l’usage contrôlé de l’amiante ». En 1993, pour Eternit, siègent au CPA, H. Leclercq directeur de l’usine de Thiant et B. Votion [2].

Les efforts pour promouvoir le mythe de l’usage contrôlé n’ont pas été accompagnés par les mêmes efforts pour la sécurité des employés ; on peut sans risque de se tromper affirmer que si les sommes investies dans la propagande l’avaient été dans la prévention, on verrait moins de décès dus à l’amiante d’Eternit aujourd’hui. Les brochures du CPA vantent les « merveilleux efforts » des industriels de l’amiante pour améliorer la sécurité dans leurs usines. Comble de l’ironie et résultat de l’habile lobbying, le ministère de l’environnement français remettra en 1985 le prix de la technologie propre à Eternit !

Le retour à la réalité est parfois direct : en 1995 la télévision nationale France 2 parvient à filmer une journée de travail ordinaire dans l’usine de Thiant (celle de H. Leclercq, qui siégeait parallèlement au CPA) et les téléspectateurs peuvent constater que les sacs d’amiante sont ouverts au couteau par un ouvrier et vidé à la main dans le mélangeur ; aucune protection respiratoire n’est fournie à l’ouvrier, la hotte est seulement munie d’un système d’aspiration. Un médecin travaillant dans l’hôpital voisin de Denain estime que son service reçoit chaque année 30 nouveaux cas de mésothéliome.

Eternit et la justice française

Jusqu’à présent l’entreprise Eternit a essentiellement oeuvré en toute impunité en France, la situation commence néanmoins à changer.

Le 18 décembre 1997, la Cour d’appel de Mâcon reconnaît la « faute inexcusable » d’Eternit. Depuis, les Cours d’appel ont sanctionné l’entreprise Eternit pour plus d’un millier de maladies, dont plus de cent décès d’origine professionnelle. Toutes les usines du groupe ont été condamnées. À noter cependant qu’Eternit a le plus souvent échappé au paiement des dommages, un artifice de la loi lui ayant permis de reporter sur les caisses primaires d’assurance maladie le coût des indemnisations. Cependant le Fonds d’indemnisation des Victimes de l’amiante a de son côté engagé un certain nombre d’actions récursoires concernant les victimes domestiques ou environnementales des usines Eternit. [3]

En 1996, l’ANDEVA a deposé une plainte contre X pour blessures et homicides involontaires, abstention délictueuse et empoisonnement ; cette plainte visait l’ensemble des responsables de la catastrophe sanitaire de l’amiante : les industriels de l’amiante, les pouvoirs publics ayant couvert ou laisser faire et les médecins ayant collaboré au processus ;

En novembre 2009 (quinze ans plus tard …), M. Joseph Cuvelier, fils du fondateur de l’entreprise, ancien dirigeant du groupe d’amiante-ciment Eternit de 1971 à 1994, a été mis en examen par la juge d’instruction Marie-Odile Bertella-Geoffroy pour « blessures et homicides involontaires ». Le grief principal est l’absence de mesures de sécurité nécessaires pour protéger les salariés de l’exposition aux fibres d’amiante dans cinq usines du groupe Eternit. L’instruction est toujours en cours.

Les vies détruites par Eternit.

Les chiffres ne pourront jamais décrire la somme des drames et tragédies personnelles, des colères, des résignations et humiliations qu’ont engendrées la négligence, la duplicité et l’avidité de la compagnie Eternit. Quelques exemples et témoignages.

CARONTE. Michel Salard, a travaillé 22 ans chez Eternit Caronte, à Port-de-Bouc, près de Marseille. Il est aujoud’hui atteint de plaques pleurales. Zoé, son épouse, lavait ses bleus de travail, couverts de poussières d’amiante. Elle les secouait avant de les passer à la machine. Elle est atteinte d’un mésothéliome, qui s’est declaré en 2008. Il témoigne.

« J’ai travaillé 22 ans chez Eternit Caronte au contact de l’amiante. Zoé, mon épouse, lavait mes bleus. 29 ans après la fermeture [de l’usine Caronte], elle a eu un mésothéliome. »

Il y avait des poussières d’amiante partout dans l’usine : quand on recoupait les plaques d’amiante-ciment cassées, quand on nettoyait les machines et les manches à air le samedi… Le système d’aspiration était insuffisant. Aujourd’hui les victimes sont nombreuses chez les salariés, mais aussi dans leurs propres familles.

Pendant des années les délégués du personnel et le comité hygiène et sécurité ont réclamé que nos bleus soient lavés par l’employeur. Il refusait en disant : « Eternit n’est pas une laverie … »

C’est donc mon épouse qui lavait les bleus couverts de poussières que je ramenais à la maison. Elle les secouait avant de les nettoyer. Elle a respiré des fibres d’amiante, jour après jour, mois après mois, année après année, pendant 19 ans. Aujourd’hui elle est touchée. Ce n’est pas la seule, je connais trois épouses de travailleurs de l’usine dont la maladie a été indemnisée. Il y en a d’autres. »

Le Fiva [4] a engagé une action récursoire contre Eternit devant le Tribunal de grande instance d’Aix, invoquant l’article 1384 du Code civil [5]. L’affaire suit son cours.

La faute inexcusable d’Eternit a été maintes fois reconnue, mais elle a réussi à échapper aux sanctions financières, en exploitant des négligences administratives de la caisse primaire de Sécurité sociale. »

Zoé est décédée le 1 novembre 2011, deux mois avant que la Cour d’Aix-en-Provence ne déclare Eternit coupable de l’avoir exposée à l’amiante. C’est la première décision judiciaire, suite à l’action récursoire du FIVA, concernant une victime domestique ou environnementale.

PHOTO : dans le fauteuil à roues, René Delattre, debout derrière lui, Robert Wuibeaux

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Photo de René Delattre et Robert Wuilbeaux

THIANT. La photo ci-dessus montre René Delattre, décédé en 2007 d’un cancer du poumon dû à l’amiante et Robert Wuilbeaux décédé de mésothéliome ; tous deux ont travaillé à l’usine de Thiant et ont animé pendant des années l’association des victimes CAPER (Comité Amiante Prévenir et Réparer) de Thiant.

Mireille, l’épouse de Robert témoigne.

« Mon mari Robert Wuilbeaux est entré à Eternit le 26 octobre 1953 à l’âge de 16 ans, pour aider financièrement sa famille. Il y passera 42 ans de sa vie. Affecté au moulage durant 30 ans, puis conducteur de chariot élévateur, puis pontier. En 1995, il part en préretraite pour un repos bien mérité. En 1998, comme tous les salariés ayant travaillé au contact de l’amiante, Robert reçoit une convocation pour suivre un bilan médical professionnel. Il ne voulait pas y aller, c’est moi qui l’ai poussé à le faire.

En décembre 1999, il rencontre finalement un pneumologue, passe une radio puis un scanner en janvier 2000. Des examens qui révèleront la présence de plaques pleurales. Trois mois plus tard Robert apprend qu’il souffre d’une incapacité respiratoire de 10% due à l’amiante qu’il a inhalé durant toute ces années à Eternit et progressivement l’amiante gagne du terrain et entame son lent processus de destruction.

De 10 % d’incapacité, Robert passe à 15% en septembre 2001 puis à 20% en mars 2003. En octobre de cette même année, le diagnostic tombe fatalement. Robert a développé un mésothéliome pleural côté droit. Il savait que ses jours sont comptés. À partir de là, ce n’est plus vivre mais survivre. Il savait ce qui allait lui arriver, il avait vu les copains mourir …

Et c’est l’enfer qui commence : la chimiothérapie, les pleurésies à répétition, ponctions de plus en plus fréquentes. À partir de janvier 2005, mon mari était porteur de nodules qu’il fallait irradier, donc radiothérapie. Et puis en avril 2005, nouveau scanner et là, douche glacée, diagnostic d’un cancer broncho-pulmonaire côté gauche. Nouvelle hospitalisation, il avait un œdème des membres inférieurs et ne pouvait plus marcher. Pour soigner ce nouveau cancer, il subissait une chimiothérapie lourde qu’il supportait très mal. Cette thérapie attaquait le système nerveux, cela se traduisait par des tremblements, des malaises, des vomissements. Il avait mal partout, c’était la tête, le ventre, les jambes. Il ne savait même plus boire, on le rafraîchissait avec des sucettes gélifiées.

Le 1 octobre 2005, Robert est décédé. Si l’enfer est un lieu virtuel, je puis dire que mon mari a vécu un enfer de par les souffrances de tout ordre qu’il a endurées, et moi par le vécu de ces mois d’accompagnement. »

PARAY-LE-MONIAL. Maurice Papillon a travaillé depuis l’âge de 16 ans, pendant 31 ans, à l’usine Eternit de Paray-Le-Monial. Il est décédé en 1986 d’un mésothéliome, à l’âge de 47 ans. Son épouse Jacqueline témoigne.

« Je remonterai au 15 mars 1986 … Depuis quelques temps mon mari était fatigué, avait des douleurs dans tout le corps et avait beaucoup maigri, ce n’était que le début de son calvaire ! Ayant contacté le médecin, après avoir fait une prise de sang qui bien sûr s’est avérée désastreuse, l’hospitalisation fut donc envisagée, avec pour objectif plusieurs examens médicaux, radio, scan, etc. Diagnostic premier : cancer des poumons ! Le médecin me demande alors d’aller chercher la radio pulmonaire de l’usine la plus récente pour comparaison. Je passerai sur la « sociabilité » du personnel médical de l’usine ! Je repars avec ma douleur, sachant déjà que mon mari était gravement atteint. Ensuite direction [l’hôpital] Léon Bérard pour examen approfondi et je rencontre un professeur qui me dit « Votre mari est plein de poussière d’amiante, avec des kystes spécifiques à l’amiante, il a la maladie de l’amiante » Bien évidemment tout ceci verbalement, nous n’avons jamais eu d’écrit de ces paroles, il m’explique les dégâts de cette maladie.

J’avais alors 39 ans, jamais entendu parlé de ça : c’est quoi l’amiante, la maladie de l’amiante ? Plus jamais la vie ne devait être celle que nous avions, à partir de ce jour, la descente dans la maladie, l’angoisse, la peur de mourir , la souffrance…Durant ces quelques mois Maurice a perdu 35 kilos.

Jamais mes enfants et moi-même n’oublierons la dégradation physique, ses cris de douleurs à chaque fois qu’il faut s’occuper de lui, son regard dans lequel je lisais sa souffrance et son angoisse, car il savait qu’il allait mourir « À 47 ans c’est dur de partir » ce sont les seules paroles que j’aurai entendu de sa bouche durant sa maladie. Ne voulant pas recevoir ses amis « plus tard quand j’irai mieux » disait-il garder sa dignité d’homme. Le 5 juin 1986 il décédait.

Je perdais mon mari, mes enfants perdaient leur père, sa mère perdait son seul fils !

Aidée par un médecin qui me conseille de faire une demande de maladie professionnelle, je le fais car là maintenant j’ai la colère et le besoin impératif de connaître la vérité, cela va s’installer et me porter pour aller jusqu’au bout, septembre 1986. La sécu me demande de faire une autopsie, à la suite de quoi le résultat part au collège des trois médecins à Dijon qui refuse car pour eux il est décédé d’un cancer digestif, « je rêve ! ». À l’époque le CAPER n’existait pas, je fais donc appel et deux ans après en 1988, un nouveau collège se réunit et il déclare sans conteste la maladie professionnelle. Une brèche est ouverte, c’est un véritable tsunami à Vitry !

En 1995 le CAPER est créé, j’adhère bien sûr et les premiers dossiers sont portés au TASS à Mâcon avec nos avocats et ensuite la jurisprudence se met en place. C’est la faute inexcusable de l’employeur, le combat prend enfin toute sa puissance, en 2001 mon dossier est enfin reconnu « travailler pour vivre et non pour mourir »

Dans mon combat j’étais seule, désemparée, quelques fois l’envie de tout laisser tomber, j’ai été montrée du doigt, critiquée même par un médecin car d’après lui je faisais cela pour de l’argent, mais ma douleur, ma peine, celle de ma famille, qu’en faisait-on ?

J’étais femme au foyer, avec 3 enfants, les études, le quotidien, qui s’inquiétait de tout cela ? J’ai fait front, je me suis battue, je n’ai aucun regret et aujourd’hui, mon combat continue pour ceux à venir car l’amiante tue encore. »

[1] Beaucoup plus de renseignements historiques se trouvent dans l’ouvrage de Odette Hardy-Hémery : Eternit et l’amiante, aux sources du profit, une industrie du risque, Presses Universitaires du Septentrion, 2005.

[2] En 1993, Bernard Votion est répertorié comme « personnalité qualifiée » mais auparavant il a bien siégé sous l’étiquette Eternit.

[3] Ajouté 20 janvier 2012 : le Tribunal de Grande Instance d’Aix-en-Provence vient de déclarer Eternit coupable de la contamination de Zoé Salard, décédée en novembre 2011, d’un mésothéliome. Voir le témoignage - antérieur au décès - de son mari, Michel Salard, et l’article ETERNIT : action récursoire du FIVA et procès pénal .

[4] Le Fonds d’Indemnisation des Victimes de l’Amiante (FIVA) a accordé, de son vivant, une indemnisation à Zoé Salard.

[5] L’article 1384 dit principalement que « On est responsable non seulement du dommage que l’on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait des personnes dont on doit répondre, ou des choses que l’on a sous sa garde. »

Article tiré du site : http://andeva.fr
Rubrique:  France