Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

Vous êtes ici : Accueil » L’ANDEVA » Le Bulletin de l’Andeva » Numéro 45 (avril 2014)

Pour la première fois en France

2 mai 2014

- Reconnaissance d’un cancer de l’ovaire
- Un lien avéré
- Des connaissances anciennes
- Liliane
- Un écho important dans l’opinion
- Le Médef bloque l’évolution des tableaux


Un CRRMP donne un avis favorable à la reconnaissance d’un cancer de l’ovaire lié à l’amiante

Liliane a été emportée par un cancer de l’ovaire. Avec le soutien de l’Addeva 08 elle avait engagé de son vivant un long combat judiciaire pour faire reconnaître l’origine professionnelle de sa maladie, un combat que poursuivent aujourd’hui son époux et ses enfants. Claude HUET, le président de l’association, nous dit pourquoi et comment.

Quand la maladie de Liliane s’est-elle déclarée ?

Les premiers symptomes sont apparus en mars 2008, avec d’intenses douleurs dans le ventre qui la pliaient en deux. Après le diagnostic elle a connu l’opération en urgence puis l’alternance des chimios et des périodes de repos. Elle est décédée le 12 juin 2012, après avoir subi quatre années de soins très lourds.

De quelle façon avait-elle été exposée aux fibres d’amiante ?

Elle a travaillé de 1966 à 1980 chez Deville, une usine de Charleville qui fabrique des systèmes de chauffage. Liliane avait été ouvrière à l’émaillerie, puis au contrôle. De 1976 à 1980, elle était au réassortiment des pièces comme les joints et les cordons d’amiante  : «  Mes activités consistaient à couper des cordons amiante au cutter et au centimètre près. Ces cordons étaient destinés à fournir la ligne de montage. C’était mon activité principale. J’ai inhalé les poussières d’amiante car des fibres se détachaient des cordons lors du découpage.  » Le médecin du travail lui a délivré une attestation d’exposition à l’amiante.

Comment avez-vous fait une relation entre ce cancer et l’amiante ?

Quand Liliane m’a appris sa maladie, je venais de suivre une formation médicale organisée par l’Andeva avec le docteur Lucien Privet.
La revue Lancet avait publié les résultats de l’étude internationale sur le lien entre l’amiante et les cancers de l’ovaire et du larynx.
J’ai conseillé à Liliane de déclarer une maladie professionnelle. J’ai écrit à son médecin en lui donnant toutes les explications. Il a rédigé un certificat médical initial.

Une pathologie qui n’est dans aucun tableau de maladie professionnelle peut-elle être reconnue ?

Oui. Le dossier doit être examiné par un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP).

Pourquoi la procédure a-t-elle duré si longtemps ?

Nous nous sommes heurtés à bien des obstacles.
La caisse primaire a d’abord opposé un « refus provisoire » que nous avons dû contester devant la commission de recours amiable (CRA), qui a confirmé le refus de la caisse. Nous avons alors saisi le Tribunal des affaires de la Sécurité sociale (le Tass) qui a, lui aussi, validé le refus provisoire. La caisse a saisi le CRRMP de Nancy, qui a rendu un avis négatif. Nous l’avons contestè devant la CRA puis devant le TASS, qui a sollicité l’avis du CRRMP de Lille. Ce dernier a estimé qu’il «  convient de retenir un lien direct et essentiel entre l’affection présentée et l’exposition professionnelle ».
Une si longue procédure est une épreuve pour la victime et ses proches...
Oui, une épreuve qui s’ajoute au vécu douloureux de la maladie. Liliane est restée pendant 3 ans dans l’incertitude, avec pour seule réponse : « le dossier est en cours  ». Cela a altéré son moral et a renforcé son inquiétude sur l’avenir de son époux et de ses enfants. L’administration néglige trop souvent l’aspect humain. C’est insupportable.

Et maintenant ?

Selon l’usage, le Tass devrait suivre l’avis du deuxième CRRMP, mais l’avocat de Deville nie toute exposition à l’amiante et réclame la désignation d’un troisième CRRMP !
Il sait que le site a été classé «  amiante ». Il sait que 18 décès reconnus imputables à l’amiante ont précédé celui de Liliane (avec des procédures en faute inexcusable gagnées devant le TASS et une devant la cour de cassation). Mais Deville nie l’évidence et «  joue la montre », avec un incroyable mépris pour la douleur de la famille.
Liliane nous a quittés. Je lui avais promis de mener ce combat jusqu’au bout. La promesse sera tenue. Nous espérons de tout coeur que cette maladie sera enfin reconnue, que cette décision fera jurisprudence et que le cancer de l’ovaire sera inscrit dans un tableau de maladies professionnelles.


Un lien avéré

En avril 2009, un groupe de travail composé d’experts internationaux de 27 pays s’est réuni à la demande du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).
Leurs conclusions sont claires : le lien entre l’exposition à l’amiante et le cancer de l’ovaire «  avéré  », avec une «  évidence épidémiologique suffisante  ».
C’était un appui précieux pour le déclarer et le faire reconnaître en maladie professionnelle par le système complémentaire de reconnaissance de la Sécurité sociale (CRRMP).
A la différence du cancer du sein, le cancer de l’ovaire n’est pas très fréquent (11 nouveaux cas par an pour
100 000 habitants).Mais on peut s’étonner qu’il ait fallu attendre 5 ans pour obtenir (non sans mal) qu’un CRRMP rende un avis favorable pour le cancer de l’ovaire d’une ouvrière de l’entreprise Deville dans les Ardennes, avec le soutien de l’Addeva 08. C’était la première fois en France...


Amiante et cancer de L’ovaire
Des connaissances anciennes

On sait depuis des décennies que l’ovaire peut se charger en fibres d’amiante.
Au lendemain de la guerre, des études ont confirmé l’existence d’une surmortalité par cancer de l’ovaire chez des ouvrières professionnellement exposées à l’amiante, en fabriquant des masques à gaz pendant la dernière guerre, ou en travaillant dans des usines de transformation de l’amiante.
Le premier signalement d’une fréquence accrue des cancers de l’ovaire chez les femmes atteintes d’asbestose a été fait en 1953 au London hospital.
On sait aussi que ces cancers peuvent être dus à des expositions professionnelles mais aussi domestiques, notamment par l’usage de talc contaminé par des fibres d’amiante.


Liliane

«  Liliane a été une des premières bénévoles de notre association, se souvient Claude Huet.
Elle n’était pas malade quand elle a adhéré. Elle s’était engagée par sympathie pour ceux qui ont besoin d’aide.
Avec Michel, son mari, elle était toujours présente pour la préparation des réunions et des expositions.
Comme elle, Michel travaillait aussi chez Deville. Victime d’un licenciement économique dans des conditions qui ne respectaient pas la loi, il est allé avec d’autres collègues licenciés devant le conseil de prud’hommes qui leur a donné raison.
Liliane a déclaré sa maladie professionnelle en septembre 2009. Trois ans plus tard, quand le cancer l’a emportée, elle ignorait encore si elle serait reconnue. Je peux témoigner qu’elle en a beaucoup souffert moralement.

 »


Un écho important dans l’opinion

L’avis favorable du CRRMP de Lille reconnaissant pour la première fois en France un «  lien direct et essentiel » entre un cancer de l’ovaire et une exposition professionnelle à l’amiante a eu un large écho. La presse régionale a donné une grande place à l’événement. Les medias nationaux et la presse médicale spécialisée ont également relayé l’information.
Dans d’autres pays européens où aucun cancer extrapulmonaire n’est reconnu, l’affaire a été suivie avec attention et citée en exemple par des associations de victimes.


LE MEDEF BLOQUE L’évolution des tableaux

Si les tableaux de maladies professionnelles suivaient l’évolution des connaissances scientifiques, les cancers des ovaires et du larynx auraient été inscrits depuis des années dans le tableau 30 sur les « affections professionnelles consécutives à l’inhalation de poussières d’amiante ». Mais les représentants du MEDEF font un tir de barrage. Le gouvernement a le pouvoir de faire évoluer la réglementation. En dernier ressort, c’est lui qui décide. Mais aucun des gouvernements successifs ne l’a fait jusqu’ici.


Article paru dans le Bulletin de l’Andeva n°45 (avril 2014)