Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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L’intervention de François Desriaux à la manifestation du 13 octobre 2007 à Paris

13 octobre 2007

Manifestation du 13 octobre

Discours de François Desriaux,

Président de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (ANDEVA)

Chers amis,

Vous ne pouvez pas imaginer le plaisir que nous avons, Arnaud et moi, de vous accueillir ici, le plaisir de ce succès immense d’avoir pu rassembler autant de monde et autant d’organisations autour de nos revendications. Du plaisir et un immense soulagement aussi, parce que, entre nous, c’était quand même pas gagné d’avance.
D’abord, c’était un pari que de prendre cette initiative avec nos amis de la Fnath. Travailler avec d’autres pour établir un rapport de force, c’est toujours plus compliqué, ça change les habitudes.

C’était compliqué aussi, parce que l’actualité sociale n’a jamais été aussi chargée qu’en ce moment et, s’il y a du monde pour venir protester contre la politique du gouvernement, il était impératif pour nous de garder notre message essentiel sur la prévention et la réparation des risques professionnels.

C’était compliqué enfin, parce qu’il paraît que nous sommes en pleine coupe du monde de rugby. Ah le rugby ! Je ne vous raconte pas ce que ce ballon ovale nous aura emmerdé pour la préparation de ce rendez-vous. Merci donc à tous ceux qui ont contribué à ce beau succès malgré ces difficultés ; merci à tous ceux qui se sont levés très tôt ce matin et qui vont rentrer tard dans la nuit.

C’était compliqué mais nous n’avions pas le choix ! Cette année, avec tout ce qui nous pend au nez, il était indispensable que nous ne soyons plus tout seuls à descendre dans la rue. Dans le climat actuel, le discours selon lequel les victimes de l’amiante seraient des privilégiées qui coûtent trop cher à la collectivité, rencontre de plus en plus de succès. La meilleure défense étant l’attaque, nous sommes venus dire ici que la justice ne passera pas par une remise en cause de nos droits mais par leur extension à l’ensemble des victimes du travail.

Et je voudrais remercier tous les amis syndicalistes et mutualistes, ceux de la CGT et des Mutuelles de France notamment, d’apporter leur soutien à ce combat.

Le premier message que nous voulons faire passer est simple et tient en quelques formules :
- La France qui se lève tôt a mal au travail !
- La France qui se lève tôt ne veut pas travailler plus pour gagner plus, elle veut travailler mieux et ne pas arriver à la retraite usée et malade ;
- La France qui se lève tôt ne veut pas perdre sa vie à la gagner.

Tous les jours, on parle à raison de l’emploi et du pouvoir d’achat. Mais ne perdons pas de vue que la crise économique et sociale a aussi des conséquences graves sur les conditions de travail et la santé : il y a hélas bien d’autres cancérogènes en milieu de travail et bien d’autres localisations que le cancer du poumon et le mésothéliome dus à l’amiante.

Il y a quelques mois, un candidat a parcouru la France entière dans tous les sens, et les plateaux de télé dans tous les sens aussi, pour répéter qu’il « voulait faire du travail une valeur centrale » !
Maintenant qu’il est président de la République, il est temps de lui demander si avoir trois millions et demi de situations d’exposition à des cancérogènes sur les lieux de travail, c’est ça la revalorisation du travail ?

Est-ce que « mettre le travailleur au centre de la société » comme il l’a promis, cela passe par 70 % des chantiers de désamiantage qui ne respectent pas la réglementation censée protéger la santé des travailleurs ?

Les réponses à ces questions, nous aurions aimé les trouver dans la négociation interprofessionnelle sur le risque accidents du travail maladie professionnelle qui s’est achevée en mars ou dans les conclusions de la conférence nationale sur les conditions de travail qui vient de s’achever. Hélas pour nous, il s’agit de deux occasions manquées. Non seulement ce qui ressort n’est pas à la hauteur des enjeux de prévention mais, en outre, il est clair que les partenaires sociaux signataires, comme les pouvoirs publics, ont enterré la réparation intégrale des risques professionnels. Pire, l’accord contient, selon notre analyse une remise en cause des avancées judiciaires obtenues dans les arrêts amiante sur la faute inexcusable de l’employeur. Ceci est inacceptable.

Quand aux propositions de la conférence sur les conditions de travail, certaines frisent le ridicule. S’il s’agit de remettre dans le débat social des dispositions qui sont déjà dans des textes réglementaires mais qui ne sont pas appliquées, à ce rythme là, c’est clair qu’on est pas prêt de progresser !

Il y a un autre sujet sur lequel nous avons des griefs sérieux contre la politique du gouvernement, c’est celui de la cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante. Comment le premier ministre peut-il décemment affirmer que la plus grande injustice c’est les régimes spéciaux de retraite et ignorer que des milliers de salariés ne profiteront jamais de leur retraite à cause d’une espérance de vie réduite par les expositions professionnelles ? Quelle forme particulièrement brutale d’amnésie a frappé le chef du gouvernement au point qu’il en oublie que la loi qui porte son nom a fixé aux partenaires sociaux une obligation de négocier sur la pénibilité et que le patronat depuis trois ans fait capoter les séances de négociation les unes après les autres. Est-il équitable de laisser quinze jours aux uns et tout le temps voulu aux autres ?

La vraie injustice, Monsieur Fillon, c’est de laisser financer la retraite de ceux qui peuvent en profiter par les cotisations de ceux qui vont mourir plus tôt ! Ca c’est injuste et, comme c’est un terme à la mode au sein du gouvernement, je dirai même que c’est dégueulasse !

Laisser les victimes du bâtiment qui paient le plus lourd tribu à l’amiante en dehors du système de cessation anticipée d’activité, ça aussi c’est injuste !

Enfin, je voudrai dire un mot sur le chapitre pénal : nous attendons toujours avec impatience que les responsables de la plus importante catastrophe sanitaire soient jugés. Nous avons été reçus cette semaine au pôle judiciaire de santé publique où l’instruction nous semble sur une bonne voie. Pour autant, les magistrats sont de nouveau confronté à une forte insuffisance de moyens. Mais nous savons bien que derrière ce problème de moyens se cache surtout un question de volonté politique.

Le président de la République, comme la garde des Sceaux ont placé les victimes et la répression au centre de l’action de la justice. Je voudrai leur rappeler que nous aussi, accidentés du travail ou malades de l’amiante, nous sommes des victimes. Que pour nous aussi, il y a bien souvent des délinquants à l’origines de nos dommages, des délinquants qui se sont affranchis de la réglementation hygiène et sécurité du Code du travail. Que certains d’entre eux sont des multirécidivistes, bien connus des services de l’Inspection du travail. Alors, Monsieur Sarkozy et Madame Dati, si vous ne voulez pas donner l’image d’une justice à deux vitesses, nous attendons de vous une politique pénale dissuasive aussi pour la délinquance du Code du travail. L’insécurité dans les entreprises a des conséquences au moins aussi graves et aussi dramatiques que dans les banlieues. Nous attendons que le pôle judiciaire de santé publique dispose des moyens nécessaire pour instruire l’affaire de l’amiante dans des délais raisonnables et renvoyer devant les tribunaux correctionnels ceux qui sont responsables de la mort de près de 100 000 travailleurs qui se levaient tôt ! Les empoisonneurs doivent être jugés.

Voilà, je voudrai pour terminer dédier le succès de cette manifestation à une victime particulière puisqu’il s’agit de l’un des membres de notre conseil d’administration. Michel a appris au début de l’été qu’il était atteint d’un mésothéliome. Comme des centaines d’autres victimes atteintes de plaques pleurales, Michel a vécu dans l’angoisse d’avoir une maladie plus grave… Et aujourd’hui, le patronat, certains experts, voire certains responsables des pouvoirs publics voudraient nous faire croire que les plaques pleurales, ce n’est pas une maladie ! Que l’on peut vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête comme si de rien n’était ! Michel, on est tous avec toi ; tiens bon !