Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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L’amiante au Québec, c’est fini !

10 décembre 2012
Après plus d’un siècle d’exploitation, les mines d’amiante du Québec sont aujourd’hui définitivement fermées. Une sombre page de l’histoire du Canada est en train de se refermer. Sombre, car le Canada a non seulement été pendant trois-quarts de siècle le plus gros producteur d’amiante et empoisonneur de la planète, mais les industriels canadiens, relayés depuis trente ans par les autorités canadiens ont été les principaux artisans de la propagande mensongère et meurtrière concernant l’amiante. Cette propagande aura permis au Canada de vendre environ 60 millions de tonnes d’amiante dans le monde, aura causé plusieurs millions de morts dans le monde et continue à se répandre dans le monde.

En 2012, le Canada arrête donc définitivement l’amiante ; en fait la production a cessé en novembre 2011 :

- Durant 2008, Bell Mine a été fermée et Jeffrey mine a suspendu ses opérations ;

- En novembre 2011, la mine Lac d’amiante, exploitée par LAB chrysotile a également fermé ;

- En avril 2012 l’institut du chrysotile canadien a fermé ses portes ;

- Après avoir obtenu dans un premier temps en juin 2012 un « prêt » gouvernemental de 58 millions de dollars, la mine Jeffrey a vu ce prêt annulé en octobre 2012 par le nouveau gouvernement québécois de Pauline Marois qui a courageusement préféré la morale et la santé publique à l’aveuglement, la démagogie et la corruption des gouvernements précédents ;

- Dans le foulée, le gouvernement fédéral de Stephen Harper et de son ministre Christian Paradis a annoncé qu’il renonçait à bloquer la prochaine convention de Rotterdam (prévue en avril 2013)

Un siècle de mensonges

Au Canada l’histoire de l’amiante démarre à la fin du XIXème siècle et l’histoire des mensonges sur l’amiante commence au début du XXème siècle.

Les mines de Thetford ont démarré en 1877, la mine Jeffrey en 1881. Elles ont été les principales mines mais il y a eu aussi des plus petites mines à East-Broughton, également en Ontario et en Colombie canadienne la mine Cassiar, près du lac McDame. La mine Jeffrey a été exploitée à partir des années 1920 et jusqu’en 1978 par la compagnie canadienne Johns-Manville.

Quand des médecins britanniques, Merewether et Price notamment, commencèrent à s’inquiéter de la morbidité chez les ouvriers de l’amiante, ils écrivirent naturellement à leurs homologues des mines du Québec d’où venait cet amiante. La réponse doit figurer parmi les premiers d’une longue série de mensonges canadiens et est signée du Dr Pedley qui travaillait pour le département d’hygiène industriel créé en 1926 par une compagnie d’assurance ; le médecin indique que « à sa connaissance il n’y a pas rapport notant des cas de pneumoconiose au Canada (Journal de santé publique canadien, 1930). L’affirmation de ce médecin était malhonnête : il avait eu entre les mains des rapports discutant le nombre de cas d’asbestose ; l’attitude de la compagnie d’assurance également : depuis la fin de l’année 1910 les compagnies d’assurances-vies canadiennes et américaines avaient déjà pris l’habitude de refuser les travailleurs de l’amiante, par suite des conditions nocives de l’industrie pour la santé.

Pendant la majorité du XXème siècle, le commerce de l’amiante a été une activité puissante et lucrative.Les entreprises qui vendaient le minerai ont amassé des fortunes, les emplois québécois ont longtemps été mal payés et dangereux. En fait, beaucoup de travailleurs sont morts des suites de l’exposition continue, et sans aucune protection, à la poussière d’amiante. Un épisode est célèbre même s’il reste mal compris : la grève d’Asbestos de 1949, qui dura plus de 8 mois, s’étendit aux mines de Thetford, a été l’un des conflits de travail les plus sévèrement réprimés de l’histoire du Québec.

L’Association des Producteurs d’Amiante du Québec (QAPA puis QAMA) a longtemps organisé, financé la désinformation. Les industriels canadiens ont notamment financé, dès 1966, les études épidémiologiques aujourd’hui extrêmement contestées de Corbett McDonald, à l’université de McGill. La date n’est pas accidentelle : le gouvernement canadien a créé en 1965 un registre des mésothéliomes et les industriels savaient qu’il fallait faire quelque chose … On retrouvera plus tard McDonald comme fidèle défenseur du chrysotile en 1999 au Brésil, invité par les industriels brésiliens effrayés par les discussions sur une interdiction éventuelle, en 2000 à l’OMC dans la procédure que le gouvernement canadien tentera vainement pour bloquer l’interdiction de l’amiante en France.

L’institut du chrysotile et sa propagande meurtrière

Jusqu’au début des années 1980, la défense de l’indéfendable est assurée par les industriels, pas encore par les autorités canadiennes. La situation et la stratégie des industriels va alors changer.

René Lévesque - fondateur en 1968 du Parti Québécois, élu premier ministre du Québec en 1976, décide en 1977 de nationaliser les deux principales compagnies d’amiante du Québec. Le Québec est encore alors le plus grand producteur d’amiante au monde et a alors créé la Société nationale de l’amiante, dont le rôle était d’exploiter et de transformer le minerai, mais aussi de trouver de nouveaux débouchés commerciaux. L’opération a été coûteuse, en 1981, 165 millions de dollars de fonds publics ont été investis dans cette transaction. Cette nationalisation est survenue au moment où l’industrie amorçait son déclin, au fur et à mesure que s’accumulaient des études associant exposition à l’amiante et cancers thoraciques. En 1992, il fut décidé de privatiser les parts du gouvernement détenues par la Société nationale de l’amiante dans trois entreprises d’extraction. Ces « déboires » auront coûté au moins 500 millions de dollars aux contribuables Québecois.

L’institut de l’amiante a été créé officiellement en 1984 ; c’est en effet au début des années quatre-vingt que les autorités fédérales et québécoises se mettent à appuyer de façon musclée l’industrie de l’amiante. L’Institut a reçu en moyenne 250000 dollars du gouvernement fédéral chaque année et 200000 dollars du gouvernement provincial, le reste du budget de 700000 dollars de l’organisme était complété par les industriels, d’abord donc avec de l’argent public, puis par les deux grandes compagnies : LAB Chrysotile (ville de Thetford Mines) et Mine Jeffrey (ville d’d’Asbestos).

En 1989 au USA , l’Environnement Protection Agency a décidé de bannir tous les produits à base d’amiante sur le territoire des États-Unis pour des raisons de santé publique. Progressivement, à peu près toutes les organisations de santé importantes du globe ont emboîté le pas pour réclamer l’arrêt de l’utilisation de l’amiante.

Cette décision a été attaquée en justice par les industriels américains (qui ont hélas gagné) mais aussi par le gouvernement fédéral canadien, la province du Québec, l’institut de l’amiante et la compagnie Cassiar (qui déclarera faillite et fermera sa mine en 1992).

L’institut de l’amiante combattra de nouveau aux côtés du gouvernement canadien l’interdiction de l’amiante en France, mais cette fois-ci sans succès : l’Organisation mondiale du commerce estimera que la mesure, bien que présentant une entrave au commerce, était légale car prise pour la protection de la santé de la population.

L’institut de l’amiante - rebaptisé opportunément institut du chrysotile en 2003 - s’opposera aux côtés du gouvernement canadien à l’inscription de l’amiante chrysotile sur la liste des produits dangereux prévue par la convention de Rotterdam. Le Canada a récidivé avec succès en 2004, 2006, 2008 et 2011.

Le gouvernement canadien a dû renoncer à financer l’organisme de propagande et corruption. L’institut canadien du chrysotile est donc mort, mais il continue à sévir : son site web est toujours en ligne (http://www.chrysotile.com/) et est référencé aujourd’hui comme le site de l’association internationale du chrysotile. L’institut canadien du chrysotile a aussi essaimé et par exemple ses homonymes brésilien et russe lui ont survécu.

Les « experts » douteux de l’institut du chrysotile préféraient sans doute les dollars canadiens, ils émargent maintenant auprès de l’institut brésilien du chrysotile (Instituto Brasileiro do Crisotila) et de l’institut russe du chrysotile (http://chrysotile.ru/). Ainsi les David Bernstein, Jacques Dunnigan qui ont gagné beaucoup d’argent avec l’institut canadien de l’amiante se sont retrouvés à présenter leurs études et propagandes, en août 2012 devant le Tribunal Suprême Fédéral à Brasilia, officiellement invités et payés par l’institut brésilien du chrysotile, fin novembre à Kiev en Ukraine à une conférence officiellement organisée par le ministère de la santé et l’académie de médecine russe - en fait par l’industrie de l’amiante russe. Les « pseudo-experts » brésiliens Ericson Bagatin, Mario Terra Filho et Isshii Zamataro ont également émargé aux deux événements.

La saga de la mine Jeffrey

Les industriels de l’amiante canadiens sont dans une situation économique catastrophique depuis le début du XXIème siècle : l’amiante a de plus en plus mauvaise presse, est interdit dans plus de 50 pays, la corruption et la propagande coûtent cher et surtout ils font face à des concurrents qui produisent l’amiante à bien meilleur prix (Russie, Kazakhstan, Brésil). Les mines se sont tour à tour placées sous la protection de la loi des faillites mais ont dû fermer. Seule la mine Jeffrey a résisté en se lançant dans un projet fou : demander et obtenir une subvention de 58 millions de dollars au gouvernement du Québec pour relancer ses activités.

Les atouts de mine Jeffrey pour ce projet ? Le poids d’un homme d’affaire canadien d’origine indienne Baljit Chadha, dont la société Balcorp est spécialisé dans le commerce Canada-Inde de produits comme les noix, les fruits … et l’amiante ( l’Inde est le premier importateur mondial d’amiante) ; un ministre de l’industrie né à Thetford Mines, Christian Paradis et l’énergie de son président, Bernard Coulombe.

Le gouvernement québécois a en fait bel et bien décidé d’accorder un « prêt » de 58 millions de dollars, le 29 juin 2012, provoquant le tollé des associations de santé publique. La manoeuvre était osée puisqu’elle avait lieu deux mois avant les élections au Québec. Peut-être y avait-il une part de calcul électoral, le scrutin s’annonçant serré.

L’histoire retiendra que, Pauline Marois a remporté l’élection à la tête du Parti Québécois, et a tenu la promesse d’annuler le prêt pour la mine Jeffrey.

Bernard Coulombe, qui travaille pour Mine Jeffrey depuis 43 ans, croyait toujours à l’avenir du chrysotile et déclarait récemment à la presse canadienne « Il y a à peine 10 ans, le Parti québécois avait déposé une politique d’utilisation sécuritaire et accrue du chrysotile. Il a subi les attaques des anti-amiante et a reculé. » Avec une production annuelle de 200 000 tonnes, il souhaitait fournir 10 % de la demande mondiale, dont 85 % se situe en Asie et en Europe de l’Est, dès l’an prochain. Malgré la mort clinique de l’industrie, il se dit convaincu que le gouvernement ne bannira pas l’amiante. D’où la nécessité, selon lui, de protéger la ressource qui se trouve encore dans le sous-sol. « Dans 10 ans, la mentalité sur le chrysotile pourrait avoir changé. »

Il a cependant dû reconnaître qu’il ne croyait plus à un revirement de situation à court ou à moyen terme.

Le Québec et le Canada doivent maintenant interdire l’amiante et accepter d’indemniser les victimes

Un grand pas a été franchi, les gouvernements québécois et canadiens doivent maintenant compléter leur revirement au profit de la morale et de la santé publique et faire trois choses urgentes vis-à-vis de leurs citoyens :

- Edicter une loi interdisant l’extraction, l’utilisation et le commerce de l’amiante ;

- Lancer un programme social au bénéfice des travailleurs des mines d’Asbestos et Thetford et un programme économique de diversification pour la région ;

- Mettre en place un système équitable d’indemnisation des victimes de l’amiante professionnelles et environnementales.

Mais les gouvernements du Québec et du Canada ne peuvent pas oublier leur responsabilité vis-à-vis du monde entier et tout particulièrement vis-à-vis des pays en développement, ils doivent maintenant faire leur mea culpa, révéler au monde l’étendue de la fraude concernant l’amiante et adopter une position offensive de promotion de la santé publique. Le premier pas doit être non seulement de cesser de s’opposer à l’inscription de l’amiante chrysolite en sabotant la convention de Rotterdam mais d’imposer cette inscription lors de la prochaine convention en avril 2013. L’étape suivante devra être la promotion de l’interdiction mondiale de l’amiante et la reconnaissance de la dette envers les pays que le Canada a empoisonné avec son amiante.