Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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L’« affaire » Boffetta et La Vecchia

28 mars 2014

1. Les publications frauduleuses en matière d’amiante


La source des publications frauduleuses concernant l’amiante est aujourd’hui multiple ; on peut grossièrement les classer en deux types :

1) Les publications des marchands d’amiante.
Les "traditionnelles" publications financées ou suscitées par les industriels de l’amiante depuis plus de 50 ans. Celles-ci ont essentiellement disparu en France, les dernières tentatives revenant à Etienne Fournier avec son rapport de l’académie de médecine « Amiante et protection de la population exposée à l’inhalation de fibres d’amiante dans les bâtiments publics et privés » — tentative pathétique et grotesque d’empêcher l’interdiction de l’amiante — et à Claude Allègre, auteur d’un article pamphlet ridicule dans « le Point » le 19 octobre 1996 sous le
titre « Amiante, où est le scandale ? » — tentative tout aussi grotesque et pathétique d’empêcher le désamiantage de l’université de Jussieu.

Jusqu’à récemment les publications « scientifiques » prouvant l’innocuité de l’amiante chrysotile où démontrant qu’il pouvait être utilisé de manière « sécuritaire » étaient une spécialité canadienne ; aujourd’hui ce type de publication — essayant de prétendre que l’amiante n’est pas toujours dangereux ou peut être utilisé de manière « moderne et sécuritaire » — est financé par les instituts de l’amiante brésilien et russe.

2) Les publications financées par les compagnies d’assurance et les anciens utilsateurs d’amiante.
Il s’agit des compagnie qui n’utilisent plus d’amiante mais qui craignent d’avoir à payer des dommages à des personnes contaminées dans le passé par leurs produits - comme employés ou consommateurs. Ce commerce est particulièrement florissant aux Etats-Unis et les « experts » de l’institut du chrysotile canadien arrondissent leurs fins de mois par ce biais. Ces publications ne cherchent pas à nier la nocivité de l’amiante mais à en limiter l’impact et surtout à justifier l’innocuité des utilisations de l’amiante par le bailleur de fonds.

Mais ces publications fleurissent même en Europe. Les « travaux » des dernières années des épidémiologistes italiens Boffetta et La Vecchia appartiennent à cette deuxième catégorie.

Un exemple (Boffetta) : les liaisons dangereuses d’un épidémiologiste italien avec l’industrie, ayant longtemps travaillé au Centre International de Recherche sur le Cancer CIRC (IARC en anglais) montrées du doigt dans « Le Monde » (Science et Médecine, 18 décembre 2013). [1]

En 2012, Boffetta et La Vecchia ont publié par voie express un article dans le « European Journal of Cancer Prevention ». L’article a mis trois jours pour être accepté ; ce qui est exceptionnel : le processus de relecture par les « pairs » scientifiques prend normalement plusieurs mois ! Pourquoi si vite ? En fait Paolo Boffetta était employé comme consultant expert par Montefibre, dans un procès entamé par des victimes de mésothéliome (cancer spécifique de l’amiante) contre leur employeur, et un des arguments que la défense comptait utiliser est que, parmi les personnes exposées longtemps à l’amiante, seules comptent les expositions les plus anciennes. Très obligeamment, l’article — par ailleurs médiocre — conclut « le risque de mésothéliome , pour les travailleurs exposés dans un passé lointain, n’est pas modifié de façon appréciable par les expositions ultérieures et arrêter l’exposition ne modifie pas matériellement le risque ultérieur. ».


2. Le futur nouveau directeur du CESP, en France


Le CESP [2] est un grand centre d’épidémiologie français, Il est dirigé par Denis Hémon, statisticien et épidémiologiste de renom, co-auteur du rapport INSERM sur l’amiante en 1996 ; son mandat arrivant à terme, un appel à candidatures a naturellement été lancé par l’INSERM et les universités Paris-Sud et Versailles. Il se trouve que, dans un premier temps la candidature retenue était celle de Paolo Boffetta. .

L’ANDEVA a jugé inadmissible que cet épidémiologiste, ayant écrit des articles pseudo-scientifiques avec des conclusions controversées sur les pathologies dues à une exposition à l’amiante, dans le but de dédouaner les industriels, par lesquels il a été engagé, de leurs responsabilités civiles devant la justice italienne.

L’ANDEVA a adressé le 13 janvier 2014 une lettre aux autorités de tutelle du CESP (voir ci-contre) dénonçant fermement les compromissions de Boffetta avec l’industrie et indiquant la claire incompatibilité avec la direction du CESP.

Lire la lettre adressée à la direction de l’INSERM, le 13 janvier 2014, demandant de récuser la nomination de Paolo Boffetta

Le journal « Le Monde » s’est fait l’écho de cette polémique
 [3]

Nous avons visiblement été entendu puisque le journal « Le Monde » annonçait, le 31 janvier 2014 que le docteur Paolo Boffetta avait retiré sa candidature, à la demande de l’INSERM.

La position de l’ANDEVA : le CESP mérite un nouveau directeur qui n’est pas mouillé avec les industriels.


3. Qui est Paolo Boffetta ?


Paolo Boffetta est un épidémiologiste italien réputé, ayant publié plus d’une centaine d’articles d’épidémiologie dans des revues internationales, ayant travaillé de nombreuses années au Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC / IARC) et directeur actuellement d’un institut d’épidémiologie à l’hôpital Mount Sinai. Mount Sinai est célèbre notamment à cause d’un des grands noms de l’épidémiologie de l’amiante : Irving Selikoff ; les travaux de Selikoff ont été notamment poursuivis par Nicholson et Landrigan.

La compétence de Paolo Boffetta est indiscutable, le problème est ailleurs. Paolo Bofetta est, avec Carlo La Vecchia, un des fondateurs et actionnaire de l’International Prevention Research Institute (IPRI [4]).Depuis plusieurs années, il travaille, moyennant des rémunérations bien sûr importantes pour divers industriels et, comme par hasard, les conclusions de l’épidémiologiste sont, depuis que son compte en banque a pris de l’ampleur, systématiquement favorables aux industriels qui signent les chèques. Un simple extrait des produits pour lesquels Boffetta a écrit des articles « adoucis » est édifiant : dioxine, diesel, acrylamide, formaldéhyde, béryllium, etc. Ces produits figurent tous en bonne place dans la liste des cancérogènes établie par la communauté scientifique et confirmée par le CIRC. On trouve néanmoins sous la plume de Boffetta des conclusions comme « les preuves disponibles ne soutiennent pas un lien causal entre l’exposition professionnelle au béryllium et le risque de cancer ».

Paolo Boffetta intervient également comme expert nommé par la défense dans des procès civils en Italie. Il est ainsi expert pour Montefibre (Montedison Fibre) qui doit faire face à de nombreuses demandes d’indemnisation d’employés victimes de mésothéliomes. Paolo Boffetta n’ose pas, bien sûr, écrire que les preuves disponibles ne soutiennent pas un lien causal entre exposition professionnelle à l’aniante et risque de mésothéliome, mais il développe, avec son collaborateur Carlo La Vecchia, l’argumentation suivante :
« le risque de mésothéliome, pour les travailleurs exposés dans un passé lointain, n’est pas modifié de façon appréciable par les expositions ultérieures et arrêter l’exposition ne modifie pas matériellement le risque ultérieur ».

Cette conclusion délibérément fausse est écrite pour développer l’argument juridique suivant : certes des anciens employés de Montefibre sont atteints de mésothéliome et cela est conséquence d’une exposition à l’amiante mais pas de l’exposition pendant des nombreuses années dans les usines Montefibre, il faudrait donc remonter bien avant pour d’autres expositions ou des expositions au moment où il n’y avait pas de législation.

Ces conclusions peu honnêtes signifieraient aussi qu’il est inutile de réduire les expositions des personnes ayant déjà été exposées à l’amiante, ce qui est doublement scandaleux.


4. Qui est Carlo La Vecchia ?


Carlo La Vecchia est un collaborateur régulier de Paolo Boffetta, moins connu, il est néanmoins embarqué dans la même spirale de renoncement à l’éthique scientifique. Comme Boffetta, La Vecchia est actionnaire de l’IPRI et arrondit ses fins de mois avec des publications complaisantes.

À la fin de l’article extrêmement critiquable précédemment cité concernant les expositions à l’amiante, Boffetta et La Vecchia indiquent :

1) « Ce travail a été mené avec la contribution de l’Association Italienne de Recherche sur le Cancer (AIRC), projet No. 10068 »

2) Dans la rubrique concernant les possibles conflits d’intérêt : « Aucun conflit d’intérêt » (il s’agit d’une obligation éthique : signaler tout conflit potentiel pouvant influencer les recherches).

Ces deux indications sont fausses !!

1) La très respectée AIRC n’a jamais financé cette « recherche » ! À la suite d’une lettre de l’association italienne des victimes de l’amiante de Casale (AFEVA), l’AIRC a précisé que Boffetta ne pouvait pas être financé par cette organisme qui ne finance que des chercheurs basés en Italie et que La Vecchia n’avait jamais déposé de projet concernant l’amiante.

2) La deuxième indication est, si l’on peut dire, encore plus fausse : non seulement les deux auteurs avaient des conflits majeurs d’intérêts, mais en plus cette source de conflit d’intérêt - être engagé avec rémunération comme expert par un industriel de l’amiante dans un procès d’indemnisation civile de victimes de mésothéliome - était en fait l’unique motivation de l’article publié par voie expresse.

Il est légitime de s’interroger sur les moyens utilisés par messieurs Boffetta et La Vecchia pour parvenir à publier, dans un laps de temps record, un article contredisant sans réelle argumentation la littérature scientifique et apportant un argument important dans un procès où le premier nommé est un expert rémunéré par Montefibre. Il est naturel de présumer que le canal a été un des éditeurs de la revue, c’est-à-dire Carlo La Vecchia !


5. Plainte auprès du Journal Européen de Prévention du Cancer et du Comité d’Ethique des Publications


Le 28 janvier plus de 140 scientifiques et associations - dont l’ANDEVA - on écrit au rédacteur en chef de la revue « European Journal of Cancer Prevention » (Journal Européen de Prévention du Cancer) en dénonçant l’abus de pouvoir et la perversion de la science, contenus dans l’article de Boffetta et La Vecchia et le mode de publication. Il est particulièrement grotesque qu’un journal scientifique ayant pour titre et thème principal la « prévention du cancer » publie une prose douteuse qui, de plus, a pour corollaire de déclarer inutile les efforts de prévention vis-à-vis de l’exposition à l’amiante. La lettre demande la démission de La Vecchia du comité de rédaction du journal et du conseil d’administration de l’association de prévention du cancer.

Lire la lettre auprès de l’Organisation Européenne de Prévention du Cancer, 28 janvier 2014 (en anglais

Lire la lettre auprès de l’Organisation Européenne de Prévention du Cancer, 28 janvier 2014 (traduite en français)

La réponse du rédacteur en chef, parvenue le 10 février, ne fait pas honneur a son sens critique et son intégrité. Les mêmes scientifiques et associations ont par conséquent adressé une plainte au Comité d’Éthique des Publications (COPE).

Lire la plainte auprès Comité d’Ethique des Publications, 12 mars 2014 (en anglais)


6. Les leçons à tirer de cent ans de fraudes autour de l’amiante


La littérature médicale est depuis longtemps polluée par des études dont le caractère « pseudo-scientifique » n’apparait clairement que lorsqu’on identifie les bailleurs de fonds ayant suscité les dites publications. L’exemple le plus connu est celui du financement par les industriels du tabac d’études essayant de démontrer que le tabac n’est pas si nocif. La littérature essayant de démontrer que l’amiante « n’est pas si nocive que cela » ou au moins que « l’amiante de mon client est moins cancérogène que les autres amiantes » est encore plus abondante.

Des gouvernements — notamment les gouvernements du Québec et du Canada — ont même soutenus et subventionné cette science véreuse. Ces mêmes gouvernements sont intervenus auprès de l’Organisation Mondiale de la Santé et de l’Organisation Internationale du Travail pour atténuer et infléchir la science et ses corollaires en terme de décision pour la santé publique.

Les leçons des fraudes issues de la « science non-indépendante » n’ont pas été complètement tirées, même en France et même à propos de l’amiante. Il est grand temps que la société civile et la communauté scientifique fasse le ménage et élimine ces publications nocives pour la santé publique et l’éthique scientifique.

[1 Le Monde, 18 décembre 2013, Stéphane Foucart, Epidémiologie : des liaisons dangereuses http://www.lemonde.fr/sciences/arti... 

[2 CESP, Centre de recherche en Epidémiologie et Santé des Populations.
Il s’agit du plus grand centre d’épidémiologie de France. Son importance en matière de santé publique est résumée ainsi sur son site web https://cesp.inserm.fr/fr/ «  Les recherches mises en œuvre par les équipes du CESP contribuent largement à la définition de politiques de santé visant à prévenir l’incidence des pathologies humaines, à les dépister au plus tôt, à améliorer leur prise en charge biomédicale et psycho-sociale. Elles contribuent aussi fortement à la formation universitaire par larecherche en santé publique, notamment de docteurs qui interviennent dans tous les secteurs de l’action ou de la recherche en santé des populations aux niveaux local, régional, national et international. »

[3Le Monde, 16 janvier 2014, Stéphane Foucart, Polémique autour d’une nomination au sommet de l’épidémiologie française, http://www.lemonde.fr/sante/article...

[4International Prevention Research Institute, un curieux cabinet de consultants. Comme le nom ne l’indique pas l’IPRI est basé à Lyon, il se présente comme un institut indépendant de recherche. C’est en fait une société commerciale qui vend des productions « scientifiques » sur commande aux industriels. Paolo Boffetta et Carlo La Vecchia sont parmi les fondateurs et émargeaient tous deux comme « directeurs de recherche » mais le nom de Paolo Boffetta a été enlevé du site web de l’IPRI au moment de la polémique autour de sa possible nomination au CESP. Le nom de Carlo La Vecchia a été retiré plus tard, probablement suite aux plaintes le concernant vers le journal européen de prévention du cancer.