Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Intervention d’Henri BOUMANDIL

15 mars 2016

COLLOQUE ORGANISÉ PAR L’ANDEVA ET MESOCLIN, LE 15 MARS AU MINISTERE DE LA SANTÉ A PARIS

"Cancers de l’amiante : écrire l’avenir
Médecins et malades débattent et proposent"


Intervention d’Henri BOUMANDIL (secrétaire de l’Addeva 93) :

le rôle des associations dans la résilience.


- Voir la vidéo de son intervention


Mesdames, messieurs, Bonjour.

Je vais essayer de traiter du rôle spécifique des associations dans la résilience. Par « résilience » j‘entends : « remonter la pente », « retrouver la force d’affronter la maladie », « reprendre goût à la vie ».

Notre rôle spécifique commence dès le premier contact avec la victime ou ses ayants droit. La qualité de l’accueil durant cette rencontre revêt, à nos yeux, une importance particulière : Elle est un espace où on est enclin à ouvrir son cœur et à évoquer tous les sujets qui chagrinent.

Dès l’arrivée de notre hôte, la plupart du temps accompagné par le conjoint, chacun des bénévoles occupé dans les locaux se présente : Henri, secrétaire, victime de l’amiante depuis 30 ans. Puis la secrétaire, Maribel. Ensuite, Janine, une veuve qui scanne une pile de dossiers à classer. Une autre dame, veuve aussi, qui traite les dossiers du FIVA (le Fonds d’Indemnisation des Victimes de l’Amiante). Mauricette, qui gère en duo avec Jean-Paul, opéré d’un cancer broncho pulmonaire, tout deux chargés des demandes de subventions. René qui bidouille nos 6 ordinateurs. Rosa, une retraitée de la Caisse Primaire, bien utile pour régler les litiges avec les caisses primaires.

Tout un pan de mur est couvert de plusieurs centaines de dossiers suspendus dans 3 immenses armoires. Ce sont ceux de nos adhérents victimes ou ayants droit (Conjoint, enfants, petits enfants, fratrie et parents).

Puis on invite nos hôtes à prendre place autour d’une table dans un local, clair, accueillant, aux couleurs chatoillantes qui prédisposent aux confidences que nous allons provoquer, dans le respect de l‘intimité. Une collation est proposée : café, thé, jus de fruit, biscuits, et s’il en reste des chocolats (cadeau de nos adhérents). Si un enfant accompagne ses parents, on lui donne des feuilles blanches, une grande boite de crayons de couleurs et on lui propose de faire un dessin qui prendra place sur le tableaux où sont exposés, dans le couloir, une cinquantaine d’autres dessins. Ça plaît.

C’est dans une atmosphère détendue que débute l’entretien. Il va durer parfois 2 à 3 heures sans que l’on s’aperçoive du temps qui s’écoule. Nous entrons alors dans un autre monde. Celui de la souffrance, du deuil ou de la maladie qui frappe aveuglement un innocent, un travailleur du bâtiment ou des travaux publics, une femme de ménage salariée d’un entreprise de nettoyage industriel; une dactylo; un technicien qui à un moment de sa vie professionnelle a inhalé des fibres d’amiante.

Tout au long de l’entretien nous resterons naturels et humbles apparaissant comme des interlocuteurs ouverts, compétents, expérimentés à qui on peut s’ouvrir en toute confiance, exprimer sa douleur, ses cauchemars, sa peur de se trouver en fin de course. Nous sommes parfois les témoins de récits de l’accompagnement vers la fin d’une vie. Cette veuve raconte en détail comment elle s’est occupée de son époux, comme d’un bébé incapable de se nourrir, de faire sa toilette ou ses besoins. Quel courage ! On trouve devant nous une vie broyée par la douleur, la souffrance, le désespoir, l’injustice et la colère. La mort est devenue une délivrance pour de nombreuses épouses car les douleurs décrites sont humainement insupportables. L’entretien est parfois coupé par un silence, une pensée, une réflexion muette. Nos regards se croisent. On entrevoit un sourire qui se dessine sur nos lèvres.

Ce n’est pas toujours évident de se protéger soi-même face à de tels récits, en faisant abstraction de sa propre sensibilité et des émotions que provoquent de telles confidences. Il faut prendre du recul, montrer que l’on comprend une telle souffrance, ce désarroi et cette colère. La boite de kleenex est là, à portée de main.

Petit à petit nous allons essayer de « remonter la pente » en passant de cet état profond et douloureux à l’envie, au besoin de s’extirper de ce gouffre, de cet enfer où la vie n’est plus possible. Cette mission de soutien moral et d’accompagnement nous incombe, à nous association.

Un médecin peut soigner.

Une assistante sociale peut aider.

Mais l’association va plus loin. Elle aide à comprendre les raisons de cette catastrophe et prend en charge la victime depuis l’accueil et tout au long des procédures, des démarches, des problèmes judiciaires et du versements des indemnités.

Comprendre sa maladie, l’affronter, reprendre gout à la vie, reprendre courage pour les siens et pour soi-même est nécessaire et précieux. Continuer à vivre est un droit, un devoir.

Comment répondre à toutes les questions ? Qu’est-ce que cette maladie ? Se soigne- t-elle ? Est-elle mortelle ? Pourquoi c’est c’est moi qui l’attrape ? Comment l’expliquer à la famille ?

Nous expliquons les plaques pleurales, les épaississements, la fibrose, les nodules etc. Cela suscite beaucoup d’intérêt. Voir et savoir ce qui se trame dans son propre poumon est une première pour l’intéressé. On regarde les explorations fonctionnelles respiratoires, on expliquera ce qui se trame dans ses poumons.

Il n’est pas seul. Il y a des centaines milliers de victimes de l’amiante. C’est injuste parce que ceux qui nous ont confrontés à l’amiante, sans nous le dire, sans nous protéger, n’ignoraient pas depuis plus d’un siècle que ce produit était MORTEL.

Nous sommes dans une société où de simples travailleurs ont inhalé des poussières d’amiante, sans protection.

Pourtant, dès 1906, un inspecteur du travail, Mr. AURIBAULT, dénonçait dans un courrier les 50 morts en 5 ans dans une filature d’amiante à Condé-sur-Noireau.

L’association proposera aux victimes dont la maladie aura été reconnue, d’engager une action en faute inexcusable chaque fois que possible ou de demander une indemnisation de leurs préjudices au Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (le FIVA).

Notre interlocuteur prend conscience de la vérité. Il n’est pas isolé avec sa maladie et ses souffrances. Il n’est pas un cas particulier. Des milliers d’autres innocents subissent le même sort que lui et endurent les mêmes douleurs, le même désespoir.

Alors qu’il y a autre chose à faire, avec eux et leurs familles : se rendre utile, ensemble.

Le jour de la manifestation nationale des veuves et des victimes de l’amiante à Paris, une adhérente, accompagnée de ses 3 filles, défile le lendemain du décès de son mari atteint de mésothéliome.

Une autre veuve de 81 ans, combien timide, brandit haut la photo de son époux avec une inscription « Assassiné par l’amiante »

On remplit un car de 50 personnes, en majorité des veuves, pour aller défiler autour du palais de justice de Dunkerque pour demander justice…

Dans notre conseil d’administration ont pris la place qui leur revient : 9 victimes de l’amiante, 5 personnes qui ont perdu un être cher et 4 proches de victimes décédées. De simples citoyens touchés par l’amiante au plus profond de leur corps, de leur âme.

Ils sont sortis de l’ombre, de leur isolement et sont devenus les artisans imbibés de justice pour donner un sens à leur vie et construire un monde qu’on ne pourra pas quitter dans une peau dévorée par l’amiante.


la traduction en italien de l’intervention d’Henri BOUMANDIL


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