Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Entretien avec Alain Guérif

15 janvier 2009

Tu vis en Loire Atlantique et tu es aujourd’hui en retraite. Quelle a été ton activité professionnelle passée ?

J’ai d’abord suivi une formation dans le bâtiment, mais très vite je me suis orienté vers l’industrie : j’ai commencé dans une petite usine de galvanisation, au service entretien, puis j’ai travaillé comme électricien à bord des navires chez Dubigeon, aux chantiers de l’Atlantique, ensuite chez Rhône Poulenc, dans la pétrochimie, à la maintenance des installations pendant l’arrêt des raffineries.

Comment en es-tu arrivé à t’engager dans une association de défense des victimes de l’amiante ?

J’ai un tempérament qui me pousse à m’engager. Je suis devenu responsable syndical à 23 ans, et j’ai continué dans cette voie. Les conditions de travail à bord des navires étaient dures. Il y avait beaucoup de poussières. On voyait des particules voler dans les rayons de soleil. On trouvait cela joli… Nous ne savions pas que c’était de l’amiante et que ce poison allait contaminer et faire mourir beaucoup d’entre nous...
Dans les raffineries aussi, il y avait beaucoup d’amiante : dans les calorifuges qui recouvraient des kilomètres de tuyauteries, sur les poteaux floqués. Les calorifuges se dégradaient. Des bouts de flocage tombaient sur les chemins de câbles juste à côté, sur lesquels intervenaient les électriciens.

Quand les flocages étaient trop dégradés, il fallait gratter les tuyauteries pour les retirer. Cela soulevait des nuages de poussières. Au début, ce travail se faisait sans aucune protection, puis on a utilisé des bâches. Un jour, une tempête les a déchirées. Le vent a dispersé les poussières d’amiante partout. Je m’en souviendrai toute ma vie…
Michel Bazille, un ami de toujours, était secrétaire de l’Addeva 44. C’est lui qui m’a sensibilisé au problème de l’amiante. Je l’ai croisé un jour dans une manifestation du premier mai. L’association s’était créée quelques années plus tôt en Loire Atlantique. Il a été très direct : « Ton entreprise est sur la liste pour la cessation anticipée d’activité. Tu devrais aller te faire dépister. Avec le travail que tu fais, il serait étonnant que tu n’aies rien... »

Le syndicat avait réclamé et obtenu que les salariés soient dépistés. A l’époque on passait des radios. J’ai passé la mienne. Huit jours après j’ai reçu un coup de téléphone du médecin du travail… Il y avait des traces blanches suspectes sur le cliché. On m’a fait passer un scanner. C’était bien l’amiante... J’ai fait aussitôt une déclaration en maladie professionnelle.
Mon cardiologue m’a conseillé d’arrêter de travailler. J’ai suivi son conseil : dès que ma maladie professionnelle a été reconnue, j’ai demandé à partir en Acaata, l’allocation de cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante. J’ai arrêté de travailler à 54 ans. J’en ai aujourd’hui 61.

Plusieurs de mes collègues ont été touchés par une maladie de l’amiante. Il y avait 70 personnes à l’agence de Donges, où j’ai travaillé. Nous avons passé des radios. Quatre d’entre nous étaient malades. L’un d’eux est aujourd’hui décédé.
L’Addeva recommandait le scanner, beaucoup plus sensible que la radio pour repérer des maladies de l’amiante. Les scanners ont permis de repérer 7 ou 8 malades supplémentaires. L’un d’eux a d’abord eu des plaques pleurales, puis un cancer. Il doit se faire opérer. C’est donc tout naturellement que j’ai trouvé le chemin de l’association, et je m’y suis engagé.

Que t’a apporté cet engagement ?

D’abord un formidable enrichissement personnel. J’ai été frappé par la diversité des personnes qui y adhèrent. Toutes n’ont pas les mêmes idées. C’est ce brassage, ces échanges d’idées au service d’un combat commun que j’ai trouvés intéressants.
J’ai trouvé aussi dans l’association un soutien moral. Quand on apprend qu’on a de l’amiante dans les poumons, cela marque. Quand on découvre ensuite son taux d’IPP, on en prend - comme on dit - « un sacré coup sur la cafetière », et un autre s’il y a une aggravation… L’engagement dans une association où tout le monde est solidaire aide à surmonter ces épreuves.

Les bénévoles reçoivent les gens, les écoutent, les aident, discutent avec eux, C’est comme une thérapie pour les personnes qui sont reçues par l’association, mais aussi pour ceux qui les reçoivent. Il y a des moments difficiles : quand on reçoit quelqu’un qui vient d’apprendre qu’il a un cancer ou une veuve qui vient de perdre son mari.

L’Addeva 44 est l’association la plus importante du réseau Andeva. Comment fonctionne-t-elle ?

Elle a aujourd’hui plus de 5300 adhérents. En 2002, pour répondre au développement de l’association, nous avons modifié notre façon de travailler, en décentralisant l’activité de l’association. Des secteurs géographiques ont été créés : à Saint-Nazaire, Trignac, La Chapelle des Marais, au Croisic, à Saint-Nicolas de Redon, Derval, Chateaubriand, Saint Viaud.
Ce nouveau mode de fonctionnement a démultiplié les énergies, car il a permis à beaucoup de gens de bonne volonté de prendre des responsabilités. Nous avons aujourd’hui plus de 200 bénévoles.
L’Addeva 44 est dirigée par un conseil d’administration de 15 membres, dans lequel la plupart des secteurs sont représentés. Cette décentralisation a nécessité un énorme effort de formation, avec des sessions de deux journées. Les bénévoles se forment « sur le tas » et consolident les connaissances acquises sur le terrain par des formations.

Quel est l’apport de l’Andeva à l’action des associations locales ?

L’Andeva, c’est la représentation nationale des victimes de l’amiante. C’est elle qui unit les forces de toutes les associations du réseau et qui donne une dimension nationale à leur combat.
C’est l’Union qui fait la force. Grâce à l’Andeva des avancées très importantes ont été obtenues, des lois ont changé, des milliers de procès ont été gagnés, des droits nouveaux pour les victimes et les familles ont été ouverts avec l’Allocation de cessation anticipée d’activité et la création du Fiva.
Pour continuer à avancer, il faudra que les victimes restent unies et continuent à se mobiliser.


Article paru dans le Bulletin de l’Andeva n°28 (janvier 2009)