Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Dossier Québec

18 mai 2018

- L’AVAQ reprend son envol
- Pourquoi une association au Québec ?
- Améliorer l’indemnisation des victimes
- Abaisser la norme pour protéger les travailleurs
- Un dangereux héritage : 800 millions de tonnes de résidus miniers
- l’amiante dans les bâtiments
- Pourquoi je suis à l’Avaq


L’AVAQ reprend son envol

Une association de défense des victimes de l’amiante a été relancée au Québec.
Après l’interdiction de la fibre tueuse au Canada, ses tâches sont énormes : améliorer l’indemnisation des victimes qui se heurtent encore à trop d’obstacles, mieux protéger les travailleurs en révisant une réglementation trop permissive, protéger la population qui vit près des anciens sites miniers, désamianter les bâtiments...

Nous donnons ici la parole aux animateurs de l’association qui nous expliquent les combats qu’ils mènent.


Pourquoi une association au Québec ?

Quelle a été la politique passée du Canada ?

Micheline MARIER – Le Canada a soutenu la production d’amiante jusqu’en 2012. Il s’est fait l’apôtre de son « usage sécuritaire » aux réunions de l’Organisation du travail dès 1986 et avec l’Institut de l’amiante (rebaptisé « Institut du chrysotile »), il a organisé des tournées et des invitations de parlementaires et de scientifiques d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie.

Pourquoi le Canada a-t-il interdit l’amiante ?

Norman KING - Le gouvernement conservateur, sous Stephen Harper a toujours refusé d’interdire l’amiante et d’inscrire le chrysotile sur la liste des produits dangereux de la convention de Rotterdam. On sait depuis des lunes que toutes les formes d’amiante sont cancérigènes et que l’OMS n’a pas trouvé de seuil d’exposition sans risque. Ce refus ne s’expliquait donc pas par un manque de connaissances scientifiques, mais par les pressions du lobby pro-chrysotile et la question de l’emploi. Après la défaite des conservateurs, le nouveau gouvernement libéral canadien a annoncé en décembre 2016 son intention d’interdire la vente, l’importation et l’utilisation de l’amiante. Pour avoir une réponse plus complète à cette question, il faudrait demander l’avis de Kathleen Ruff de Right On Canda.

Micheline MARIER - Au Québec, tous les partis politiques appuyaient l’industrie de l’amiante. Seul l’Institut national de Santé publique québécois (INSPQ), créé en 1998, a commencé à rompre avec le discours unanimiste sur la quasi innocuité du chrysotile « lorsque bien utilisé ». En 2001, il a organisé un symposium à Montréal. En 2003, il a publié deux brochures sur l’exposition et les maladies de l’amiante au Québec. Dès lors, un nombre grandissant de médecins et scientifiques ont pris la parole publiquement pour contrer la propagande pro-chrysotile. En 2011, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) a officiellement renoncé à défendre ce minéral, alors que pendant longtemps deux courants - les pro- et les anti-amiante - se sont affrontés au sein de la Centrale. Quand le Parti québécois (PQ) est arrivé au pouvoir en 2012, il a enfin lâché l’industrie et mis fin à l’exploitation de l’amiante. Dans les mois suivants, le gouvernement fédéral a baissé les bras et pris la seule mesure raisonnable, celle de l’interdiction.

Pourquoi l’AVAQ ?

Gilles MERCIER - Pour répondre aux besoins des victimes de l’amiante, promouvoir la solidarité et l’entraide entre elles, qu’elles aient été exposées dans leur travail, dans leur famille ou dans l’environnement. L’association les accompagne et défend leurs droits à une juste indemnisation des préjudices subis. Elle informe la population sur les risques. Elle demande aux pouvoirs publics d’améliorer l’indemnisation et de prendre des mesures pour protéger les travailleurs et l’environnement. Les défis sont importants pour le Canada, en particulier pour le Québec, et nous partons de loin.

Quels rapports aura l’AVAQ avec d’autres associations ?

Gilles MERCIER - Nous souhaitons établir des rapprochements et des partenariats avec les associations du reste du Canada et du monde, en commençant par l’Andeva en France et l’ADAO aux USA. Il faut s’entraider. La communication et les échanges sont bénéfiques. Le problème auquel est confronté une victime ou une association d’une province canadienne ou d’un autre pays, a peut-être été résolu ailleurs dans le monde.


Améliorer l’indemnisation des victimes

Quelle indemnisation pour les victimes et leurs proches ?

Sophie MONGEON - Si l’exposition a eu lieu au travail, les victimes peuvent réclamer à la CNESST, l’organisme gouvernemental qui indemnise les victimes d’accidents de travail ou de maladies professionnelles.

Malgré la présomption de l’origine professionnelle, il est parfois difficile de faire la preuve de l’exposition car les maladies se déclarent des décennies plus tard. L’indemnisation étant imputée aux employeurs, ils essaient d’y échapper en soutenant que l’exposition est minime et ne peut être la cause de la maladie. Le travailleur, ayant des revenus limités, se présente souvent seul au Tribunal devant son ancien employeur et son bataillon d’experts. La bataille est inégale : C’est David contre Goliath.

Et, si la maladie est reconnue, les séquelles seront évaluées selon un barème qui n’a pas été mis à jour depuis 1985 !

La Loi est peu « indemnisante ». D’autant plus, que le travailleur de 65 ans et plus ne peut pas recevoir d’indemnités de remplacements de revenus. Il ne reste donc qu’un montant forfaitaire pour les séquelles et l’indemnité de décès si le décès est relié à la maladie professionnelle. Il est parfois difficile de faire le lien car le décès sera attribué à d’autres causes par exemple cardiaques...

La loi doit améliorer l’indemnisation et refléter les données scientifiques actuelles. Il faut indemniser les victimes environnementales, notamment les membres des familles des travailleurs qui amenaient leur linge contaminé à la maison

Gilles MERCIER - L’AVAQ a écrit à Madame Dominique Vien, ministre du Travail du Québec, pour lui demander de modifier la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles.
En Ontario, une province du Canada comme le Québec, un travailleur qui souffre d’un mésothéliome bénéficie d’une présomption non contestable du lien de causalité entre la nature de l’emploi occupé et la maladie s’il a été employé dans le secteur des mines, du broyage, de la fabrication, de l’assemblage, de la construction, de la réparation, de l’entretien ou de la démolition. Nous pensons qu’une telle politique devrait être adoptée au Québec.


Abaisser la norme pour protéger les travailleurs

« La norme [d’empoussièrement de l’air en fibres d’amiante] présentement en vigueur au Québec est 100 fois plus élevée que celles des Pays-Bas, de la Suisse et de la France.

Elle est 10 fois supérieure à celle des États-Unis, de la directive européenne et du Canada et des provinces canadiennes, sauf pour l’Île-du-Prince-Édouard. »

C’est par ce constat accablant que s’ouvre la lettre adressée au premier ministre le 16 février par une longue liste d’organismes de santé et de scientifiques.

Les signataires demandent que le gouvernement québécois abaisse immédiatement « la norme provinciale d’exposition professionnelle à l’amiante chrysotile à 0,1 fibre/ml ».

Ils estiment que « le caractère trop permissif de la norme québécoise d’exposition en milieu de travail est lourd de conséquences.  » et rappellent que « l’amiante tue, à elle seule, plus de travailleurs québécois que toutes les autres causes de décès professionnelles réunies, incluant les accidents de travail ! »

L’AVAQ a signé ce texte avec l’Association pour la santé publique du Québec, la direction de la santé publique de l’Estrie, l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec, la Fédération des Travailleurs québécois de la Construction, le Conseil provincial du Québec des métiers de la Construction ainsi que l’Association des Jeunes médecins pour la santé publique.

La lettre a reçu l’appui d’une série de personnalités engagées dans la défense de la
santé et de l’environnement ou dans la lutte contre le cancer.


Un dangereux héritage : 800 millions de tonnes de résidus miniers

Les mines d’amiante du Québec ont fermé, mais le risque est encore là : pour les 2 000 visiteurs qui chaque année font du « tourisme industriel » dans ces mines et pour les habitants qui vivent en permanence à proximité des amas de résidus miniers (les haldes) qui sont dispersés sur plusieurs centaines d’hectares.

« Après plus d’un siècle d’extraction de l’amiante au Canada, l’industrie a laissé un peu partout des amoncellements de résidus miniers.

On retrouve notamment près de 800 millions de tonnes dans les seules municipalités régionales de comtés Les Sources et Les Appalaches au Québec.

Ces résidus peuvent contenir jusqu’à 40 % de fibres d’amiante. Le règlement fédéral qui vise à protéger la population canadienne contre les atteintes à la santé que peut causer l’amiante ne peut ignorer cette importante source de contamination... »

Ainsi commence l’avis rendu le premier mars 2018 par les directrices et directeurs régionaux de Santé publique du Québec, qui examine diverses solutions techniques pour traiter ce gigantesque problème.

« Il y a un danger environnemental par dégagement de poussière dans l’air environnant des résidences qui sont sous le vent et peut-être par lixiviation des résidus sous l’effet du ruissellement d’eau », dit Micheline Marier.

Le docteur Lessard, qui est directeur de santé publique de Chaudière-Appalaches, a préconisé des mesures élémentaire de prévention pour sécuriser les visites en car fermé de la mine d’amiante à ciel ouvert.

Le maire de Thetford Mines, grand négationniste du danger de l’amiante chrysotile, a demandé au ministre de la Santé de le destituer !

Suite à cette demande, Yv Bonnier Viger lui a écrit une lettre ouverte.
Le ministre de la Santé n’a pas à ce jour révoqué le Docteur Lessard, mais il l’a désavoué publiquement, en lui reprochant de faire des demandes qu’il « qualifie d’extrêmes » et en ironisant sur l’irréalisme de la « tolérance zéro » pour l’amiante.

L’AVAQ a ressenti ces déclarations comme une provocation à l’égard des victimes.
Combien faudra-t-il de morts pour que le ministre de la Santé ouvre enfin les yeux ?


L’amiante dans les bâtiments

Quelles sont les obligations des propriétaires d’immeubles ?

Norman KING - Au Québec, en 2013 a été introduit un nouveau réglement sur l’inspection des calorifuges et des flocages. La responsabilité d’identifier ces matériaux, de déterminer s’ils contiennent de l’amiante et, selon le cas, de respecter les mesures de prévention, est du ressort exclusif de l’employeur et non du propriétaire. Il doit les consigner sur un registre, tenu à la disposition des travail et de leurs représentants.

Y a-t-il un contrôle particulier pour les établissements scolaires ?

Norman KING - Au début des années 2000, les autorités de santé publique de Montréal ont fait procéder à une inspection dans les écoles afin de vérifier l’état de ces matériaux et la nécessité de procéder à des travaux correctifs s’ils contenaient de l’amiante.

Gilles MERCIER - Il est difficile de savoir si tous les flocages et calorifugeages ont été recherchés et ce qui a été fait dans les autres régions du Québec.


Pourquoi je suis à l’Avaq

Gilles Mercier

« Je m’intéresse à l’amiante depuis les années 70. J’ai été inspecteur du travail pendant 35 ans. En 2013, j’ai reçu le diagnostic d’asbestose de mon père comme un coup de poing au visage. Pour moi, la création d’une «  Andeva canadienne  » est devenue une priorité. Pour des raisons professionnelles, j’ai dû mettre ce projet en veilleuse. En 2015, j’ai rencontré Anne-Marie Saint-Cerny et Daniel Green qui avaient des contacts avec l’Europe et d’autres organisations canadiennes. Devenu retraité en juillet 2016, je me suis mis à la tâche. L’Avaq est née le 20 juin 2017, le jour du décès de mon père, Jacques Mercier.

Yv Bonnier Viger

« Je suis médecin spécialiste en Santé publique et Médecine préventive. Je connais bien les effets de l’amiante. J’ai aussi vécu de très près la souffrance qu’elle inflige aux personnes atteintes et à leurs familles. Ghislaine, ma conjointe, est décédée d’un mésothéliome en janvier 2002. Nous avons vécu 30 ans ensemble et l’amiante nous a privé, nos trois filles et moi, de sa présence depuis ce temps. »

Micheline Marier

« Je suis ergonome. Je travaille à L’Université du Québec à Montréal (l’UQAM). Ni moi ni mes proches ne sommes victimes de l’amiante. En tant que citoyenne et intervenante en santé et sécurité du travail, je suis révoltée depuis des décennies par les mensonges de l’industrie, soutenue par nos gouvernements successifs.
J’ai participé à la première création de l’Avaq en 2003. Je suis aujourd’hui investie dans la relance de l’association. »


Sophie Mongeon est avocate, Norman King épidémiologiste, Yv Bonnier Viger médecin.

Ils sont respectivement conseiller juridique, scientifique et médical pour l’Avaq.


Micheline Marier, Anne-Marie de Saint-Cerny, Daniel Green et Gilles Mercier forment le conseil d’administration de l’association.


Articles tirés du Bulletin de l’Andeva No 57 (mai 2018)