Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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DOSSIER - L’AMIANTE AU CANADA 

20 septembre 2007

- Les mines d’amiante canadiennes en faillite ?
- La sale politique du gouvernement canadien
- Convention de Rotterdam : un bel exemple de cynisme
- Mines d’amiante au Canada : une industrie moribonde
- Qu’est-ce que l’Institut de l’amiante
- Y a t-il des victimes de l’amiante au Québec ?

UNE INDUSTRIE MEUTRIÈRE ET MORIBONDE

Le Canada n’est plus le premier producteur d’amiante mais reste le plus grand exportateur du matériau cancérigène. Le gouvernement canadien s’entête à épauler les industriels, défendre le commerce de l’amiante et s’oppose à la prévention.


1 - Les mines d’amiante canadiennes en faillite ?

L’amiante est interdit dans la plupart des pays développés et son usage est de plus en plus sévèrement restreint dans le monde (voir la page « nouvelles internationales »), cependant son utilisation massive continue dans l’ex-Union Soviétique, dans les pays d’Asie en plein développement (Chine, Inde, Pakistan, Indonésie, Malaisie, etc.), dans certains pays d’Afrique (Maghreb, Zimbabwe, etc.) et dans une partie de l’Amérique latine (Brésil, Colombie, Mexique,etc.).
Les pays cités importent ou produisent de grandes quantités d’amiante.

Le Canada est un cas très spécial : il n’utilise pratiquement plus d’amiante, mais en produit encore beaucoup, exporte la quasi totalité de l’amiante extrait (des mines situées au Québec) et applique une politique officielle agressive de lobby et de désinformation en direction de ses principaux client : les pays en développement. Une nouvelle récente et spectaculaire risque de bouleverser ce paysage nauséabond.

Juillet 2007, la compagnie Lab Chrysotile de Thetford Mines (les mines d’amiante les plus importantes du Canada !) vient de se placer sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. Lab Chrysotile a fait parvenir à ses employés des avis de mise à pied de durée indéterminée en vigueur à compter de novembre 2007. Il est trop tôt pour savoir si la mise en faillite de la principale compagnie minière d’amiante au Canada va signifier l’arrêt de l’activité ou s’il s’agit d’une stratégie de restructuration ou encore d’une manœuvre pour échapper à de future demandes d’indemnisations.


2 / La sale politique du gouvernement canadien

Comme nous l’avons vu, le Canada reste aujourd’hui le premier exportateur mondial d’amiante mais n’utilise pratiquement pas l’amiante chez lui, même si, comme tous les pays industrialisé, il a largement consommé l’amiante dans le passé. La politique de « prévention » du gouvernement canadien peut se résumer à deux actions :
- Financer l’Institut de l’Amiante (voir plus loin).
- Intervenir auprès des institutions internationales pour empêcher que les pays adoptent une politique de protection vis-à-vis des risques dus à l’amiante.

Les aspects peu reluisants
de la « diplomatie »
Canadienne :

- Suite à la publication du rapport INSERM en 1997, le parlement canadien avait tenté de discréditer ce rapport en commandant un rapport d’évaluation à l’Académie du Canada. La tentative a échoué : l’épidémiologiste choisi (qui n’était pas canadien… ) a conclu à l’excellente qualité du rapport INSERM.

- Le Canada a engagé une procédure auprès de l’OMC en 1998, pour tenter d’annuler le décret d’interdiction de l’amiante en France (effectif au 1er janvier 1997). L’OMC a rejeté les arguments du Canada, en première instance puis en appel, dans un rapport du 18 septembre 2000.

- Lorsque le Chili a annoncé son intention d’interdire l’amiante, le gouvernement canadien a exercé des pressions, usant de procédés indignes d’un pays comme le Canada. Là encore ces manœuvres ont échoué : la loi d’interdiction de l’amiante a été publiée au Diário Oficial da República do Chile le 13 janvier 2001.

- Récemment le gouvernement canadien est intervenu pour faire pression et empêcher l’affichage d’avis de dangerosité sur les chargements d’amiante à destination de pays d’Asie, dont la Thaïlande et la Corée du Sud.

- En 2004, date de la mise en œuvre de la Convention de Rotterdam, le Canada s’était opposé à la mise sur la liste des produits dangereux, à surveiller, de l’amiante chrysotile, avec succès cette fois. Le gouvernement a récidivé récemment en octobre 2006 (voir plus loin).

- En février 2007, le gouvernement canadien a appuyé et permis une initiative des industriels : l’envoi au nouveau directeur général de l’Organisation Mondiale de la santé (OMS) d’une lettre demandant de réévaluer la position de l’OMS concernant l’amiante chrysotile. Ce que demandent les 9 « scientifiques » signataires (D.M. Bernstein, J.A. Hoskins, C. McDonald, K. Donaldson, D.J. Paustenbach, Gibbs, F. Pooley, M. T. Espinosa Estrepo, R.C. Brown) est une prise de position innocentant l’amiante chrysotile. L’argument, d’un cynisme effarant, est que, « À défaut de reconnaître cette différence [entre amiante amphibole et amiante chrysotile] il est impossible de mettre en œuvre des mesures efficaces de protection de la santé et des travailleurs. (sic) »

- En 2007, le gouvernement canadien est intervenu (sans succès pour le moment) auprès du Sénat Américain pour tenter de bloquer un projet de Loi d’interdiction de l’amiante aux Etats-Unis (l’usage de l’amiante est très restreint aux Etats-Unis mais pas interdit, voir la page « nouvelles internationales »).
Le gouvernement fait donc sienne la position de l’industrie minière de l’amiante ; il a cependant quelques difficultés à justifier cette position et est de plus en plus critiqué au Canada même. On peut cependant lire dans un rapport récent d’une commission parlementaire le discours suivant :
« On a souligné au Sous-comité que l’industrie canadienne du chrysotile déploie de grands efforts pour garantir une livraison sécuritaire de son produit à ses clients de toute la planète. Le chrysotile est ainsi placé dans des sacs hermétiquement fermés sur lesquels figurent des instructions claires quant à la façon d’utiliser le produit de façon sécuritaire. D’autres mesures sont aussi prises à l’étape de la réception du produit pour s’assurer de ne pas compromettre la santé et la sécurité des travailleurs des pays importateurs ».
Traduisons : les sacs sont hermétiquement fermés ; tant que l’amiante voyage du Canada vers les pays consommateurs d’amiante, il n’y a pas de risque. Les parlementaires, tout comme les industriels, se gardent bien de préciser ce qu’il convient de faire pour se protéger, une fois les sacs ouverts !


3 / Convention de Rotterdam : un bel exemple de cynisme

Le gouvernement canadien s’opposa avec un cynisme peu commun à l’inclusion de l’amiante chrysotile dans la liste des produits dangereux prévue dans la Convention de Rotterdam.

Durant la semaine du 9 au 14 octobre 2006, les délégués d’une centaine de pays se sont réunis pour décider s’il fallait ajouter l’amiante chrysotile (la variété d’amiante la plus courante) sur la liste des produits dangereux (pesticides, amiante amphibole, etc) à surveiller.
Il ne s’agit pas d’interdiction d’un produit mais seulement de la liste de l’annexe III de la convention de Rotterdam qui prévoit un minimum de contraintes (étiquetage, information sur les risques, etc) pour le commerce des produits inscrits sur cette liste.
Le Canada, principal exportateur d’amiante a opposé un véto, soutenu par l’Ukraine, l’Inde et le Kirghizistan. Comment une chose pareille a pu arriver en 2004 et se répéter deux ans plus tard, au sein d’une agence de l’ONU mérite quelques explications supplémentaires.

- Qu’est-ce que la convention de Rotterdam ?

C’est une convention internationale ratifiée par plus de cent pays dont le Canada. Adoptée en 1998, elle est entrée en vigueur en 2004.
L’articulation essentielle est la « procédure de consentement préalable en connaissance de cause applicable à certains produits chimiques et pesticides dangereux » (PIC) qui prévoit l’établissement d’une liste de produits dangereux.
Une caractéristique curieuse est la nécessité d’un consensus pour l’inscription d’un produit dangereux.
Ainsi il a suffi au Canada de refuser l’inscription de l’amiante chrysotile, sans aucun argument scientifique, pour provoquer cette crise.

- Quelles seront les conséquences de cette paralysie des organisations internationales ?

Suite au veto canadien, les organisations internationales ont donc fait la démonstration de leur incapacité à prendre une décision sur l’amiante chrysotile.

Quelles seront les conséquences de cette paralysie ?
L’effet concernant directement les pays européens et autres ayant interdit l’amiante est nul. Néanmoins les dégâts pour les pays du tiers monde pourraient s’avérer considérables.
Le but officiel de la Convention de Rotterdam est d’aider les gouvernements à disposer au sujet des produits chimiques dangereux des renseignements nécessaires pour prendre les décisions en pleine connaissance de cause.
Les représentants de l’Allemagne et de la Communauté européenne avaient déjà averti que la non-inscription sur la liste de l’amiante-chrysotile (le tueur majeur en milieu professionnel sur la planète) décrédibilise tout le processus.


4 / Mines d’amiante au Canada : une industrie moribonde

Le Canada est traditionnellement un grand pays minier (aluminium, charbon, amiante chrysotile, cuivre, fer, nickel, or, plomb, potasse, sel, zinc). Les mines d’amiante sont situées dans la province de Québec.
Le site internet du gouvernement annonce que « plus de 90 % de la production de chrysotile du Canada [en fait quasiment la totalité] est exportée vers approximativement 60 pays. Les principaux débouchés du chrysotile canadien sont l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine. ». En effet l’Europe a interdit l’amiante et les Etats-Unis n’utilisent pratiquement plus d’amiante.

Le classement des principaux pays ayant acheté de l’amiante au Canada en 2005 est le suivant :

 

Pays
Part
Différence 1996-2005
Inde
32%
Thaïlande
14 %
-14 %
Indonésie
9,5 %
-6,5 %
Sri Lanka
5,5 %
-3,5 %
Pakistan
4,5 %
Mexique
4 %
-15 %
Emirats arabes
3,5 %
-3,5 %
Colombie
3,2 %
-15 %
Malaisie
2,4 %
-10 %
Corée du sud
2,2 %
-20 %

 

L’importance économique des mines d’amiante est discutable et en perte de vitesse, comme le montre le tableau suivant :

 

Année
Tonnage
Valeur en millions de dollars
1995
516 000 t
234, 7
1996
506 000 t
256, 7
1997
420 000 t
214, 9
1998
320 000 t
167, 2
2001
277 000 t
118, 7
2002
242 000 t
98, 1

 

Ce chiffre d’affaire est à comparer avec par exemple la production minière de la seule province du Québec, évaluée à 3437 millions de dollars en 1997.
Les mines d’amiante sont bien une industrie en déclin :
En 1997 les cinq premiers producteurs mondiaux d’amiante étaient : CEI (ex-URSS) 685 000 tonnes (35%), Canada 455 000 tonnes (20%), Chine 250 000 tonnes (13%), Brésil 208 000 tonnes (10%), Zimbabwe 142 000 tonnes (7%).
En 2004 : Russie 875 000 tonnes (39%), Chine 355 000 tonnes (16%), Kazakstan 346 000 (15,5%), Canada 200 000 tonnes (9%).Brésil 194 000 tonnes (9%).

Ainsi le gouvernement canadien maintient sous perfusion une industrie destinée à disparaître.


5 / Qu’est-ce que l’Institut de l’amiante (Montréal, Canada) ?

 

Selon ses propres mots l’Institut de l’Amiante, créé en 1984, et rebaptisé hypocritement Institut du Chrysotile est un « organisme sans but lucratif, dirigé par un conseil d’administration formé de représentants des milieux industriel, syndical et gouvernemental. »
Par exemple, le président Clément Godbout s’est bien sûr félicité de la décision de Genève concernant la Convention de Rotterdam, et a remercié publiquement le premier ministre Harper.
En fait, tout comme le Comité Permanent Amiante en son temps (leurs créations respectives sont quasiment contemporaines), l’Institut de l’Amiante est un organe très actif de propagande et de corruption, qui n’hésite pas à financer des études tendant à minimiser autant que faire se peut les effets toxiques de l’amiante et surtout à en promouvoir le fameux « usage sécuritaire » (le slogan du CPA était « usage contrôlé »).

L’Institut de l’Amiante (son site internet anglais/français/espagnol est http://www.asbestos-institute.ca/
Il est financé bien sûr par les industriels de l’amiante mais perçoit d’importantes subventions du gouvernement canadien.


6/ Y-a-t-il des victimes de l’amiante au Québec ?

 

La réponse est prévisible.
L’institut national de santé publique du Québec a publié une étude de 2005 intitulée « Épidémiologie des maladies reliées à l’exposition à l’amiante au Québec ».

On peut lire dans l’introduction :
« Au Québec, de 1982 à 1996, 832 personnes (655 hommes et 177 femmes) ont eu un premier diagnostic de mésothéliome de la plèvre.
Ceci correspond à un taux annuel moyen d’incidence de 1,49 pour 100 000 personnes-années chez les Québequois et 0,32 pour 100 000 personnes-années chez les Québequoises.
Ces taux sont respectivement 9,5 et 2 fois plus élevés que le taux observe chez les Canadiennes (considérées non ou peu exposées à l’amiante) et ces excès sont statistiquement significatifs.
Par rapport à la communauté internationale, les hommes du Québec ne sont dépassés que par plusieurs comtés du Royaume-Uni, par plusieurs états de l’Australie et par plusieurs régions des Pays-Bas
. »

Traduisons : la mortalité par mésothéliome de la région du Québec occupe le quatrième rang dans le monde.
Cependant le gouvernement canadien choisit d’ignorer ces victimes et préfère continuer à soutenir l’industrie qui a causé ces décès et à l’aider à exporter son poison.
Le cynisme du gouvernement canadien sur la question de l’amiante est dénoncé avec une ampleur grandissante au Canada même et dans le monde.
Comment un gouvernement d’un des pays les plus riches de la planète, qui a été incapable de protéger sa population des risques dus à l’amiante, peut-il continuer à faire croire à « l’usage sécuritaire » ou « l’usage controlé » de l’amiante ? A qui peut-il faire croire que les pays du tiers-monde vers lesquels il exporte son amiante sont à même de protéger leurs travailleurs de ce poison ?


Article paru dans le Bulletin de l’Andeva N°24 (septembre 2007)