Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Chlordécone

13 janvier 2011


- Un désastre écologique aux Antilles
- Un Alien chimique
- Les cancers de la prostate en augmentation


Un désastre écologique aux Antilles

Interdit aux Etats-Unis en 1976, ce pesticide cancérogène l’a été en 1993 seulement en Martinique et en Guadeloupe. Comme pour l’amiante, l’interdiction a été retardée « sous l’influence des intérêts économiques »

Des articles de presse ainsi qu’une mission d’information parlementaire en 2005 l’avaient révélé, sans soulever aucune réaction du ministère de l’Agriculture. Mais en août dernier, ce sont deux rapports officiels qui l’ont confirmé : les dangers que faisait courir à la population des Antilles françaises le chlordécone, un insecticide cancérigène utilisé de 1971 à 1993 dans les bananeraies, ont été négligés par les pouvoirs publics sous la pression des grands planteurs.

Contaminés pour des décennies

Résultat : les sols, les eaux, le littoral de la Guadeloupe et de la Martinique ont été contaminés pour des décennies et la population s’angoisse sur l’impact sanitaire de cet empoisonnement et notamment, sur les augmentations de cancers de la prostate.

Le premier rapport (1), signé par un sociologue de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). Pierre-Benoît Joly, retrace la saga du pesticide. Interdit dès 1976 aux Etats-Unis, à la suite d’un accident industriel, repéré pour son extraordinaire capacité à s’accumuler dans l’environnement, classé cancérigène possible en 1979, cet organochloré utilisé contre le charançon du bananier, n’a vu son usage interdit en métropole qu’en 1990, et trois années plus tard encore aux Antilles !

La France ne pouvait ignorer le danger

En 1968 puis en 1969, son homologation avait pourtant été rejetée par la Commission d’étude de l’emploi des toxiques en agriculture, rattachée au ministère de l’Agriculture. Mais en 1971, relate le chercheur, « deux membres influents » de cet organisme, où siègeaient « les producteurs de pesticides et les représentants agricoles, mais pas les associations de protection de l’environnement ni les con-sommateurs », incitent cette même commission à créer un régime d’exception pour les Antilles, terre de bananeraies, et à accorder l’année suivante, une « autorisation provisoire de vente » (APV) d’un an pour la molécule chlordécone. Ce n’est qu’en 1976 que le ministère prolonge l’APV. L’année même où les Etats-Unis l’ont interdit, l’Agence américaine pour l’environnement considérant en effet que cette molécule « faisait courir des risques pour la santé humaine et pour l’environnement qu’il n’était pas raisonnable d’accepter ».

De 1976 à 1980, 131 articles ont été publiés sur le chlordécone, ce qui fait dire au sociologue que la France ne pouvait ignorer la nocivité environnementale de l’insecticide. D’autant que deux chercheurs de l’Inra, Snegaroff en 1977 et Kermarrec en 1980, avaient mis en évidence la forte pollution des sols et des rivières antillaises.

Pourtant, en 1981, la Commission des Toxiques homologue le chlordécone… sous une autre appellation commerciale : le curlone. Après le passage de deux cyclones en 1979 et en 1980, les planteurs antillais qui se sont plaints auprès du gouvernement d’être démunis face à la prolifération du charançon ont obtenu l’homologation du pesticide.

« Comment la Commission des toxiques a-t-elle pu ignorer les signaux d’alerte : les données sur les risques avérés publiées dans de nombreux rapports aux Etats-Unis, le classement du chlordécone en 1979 dans le groupe des cancérigènes potentiels, les données sur l’accumulation de cette molécule dans l’environnement aux Antilles françaises ? », s’interroge Pierre-Benoît Joly. Et pourquoi ne retrouve-t-on aucune trace du procès-verbal d’autorisation dans les archives ?

Les gros planteurs faisaient la pluie et le beau temps

Pour le chercheur, « les risques non prouvés mais fortement plausibles n’ont pas permis de contrebalancer les intérêts agronomiques avérés ». En bref, les intérêts économiques des planteurs l’ont emporté. Dans une interview donnée en 2005 à l’hebdomadaire guadeloupéen Sept magazine , et reprise par le quotidien Libération en 2006, un membre de la Chambre d’agriculture de Pointe-à-Pitre, l’avait déjà expliqué : « Les gros planteurs faisaient la pluie et le beau temps dans les groupements, les petits pouvaient juste se plier et suivre (…). C’était la belle époque de la banane, on avait un marché garanti en Martinique et en Guadeloupe, et l’objectif de chacun était de trouver les moyens pour conserver ses parts de marché. »

Mais l’histoire n’est pas terminée. Officiellement interdit en France en 1990, le chrordécone est utilisé aux Antilles jusqu’en septembre 1993 car les planteurs ont obtenu du ministère deux dérogations successives. Le deuxième rapport( 2), rendu public en août, rédigé par le sociologue Matthieu Finz pour l’ex-Afsset (Agence française de sécurité sanitaire et au travail), illustre lui aussi le poids économique de la culture de la banane dans la gestion du dossier chlordécone. « Face à la défense de l’industrie bananière française, on peut faire l’hypothèse que l’impact de l’utilisation de produits phytosanitaires sur l’environnement et la santé ait été secondaire dans les préoccupations des autorités politiques. », écrit-t-il.

En 1996, c’est par hasard que le dossier du chlordécone resurgit : une étudiante stagiaire exhume les rapports Kermarrec et Snegaroff, et par chance, note Pierre-Benoît Joly, « des agents de l’administration qui ne se contentent pas d’appliquer les procédures standards » ont réagi. Comme Eric Godard, alors ingénieur à la Direction de la Santé et du Développement social de la Martinique qui lance aussitôt une campagne d’analyses dans les puits de captage d’eau potable et dans les rivières et met en évidence une énorme pollution de l’eau. Des travaux scientifiques sont alors lancés pour évaluer l’exposition à l’insecticide, débouchant enfin sur des décisions politiques, avec un plan d’action pour la période 2008-2010. Trente ans après les premiers signaux d’alerte sur la molécule-poison.

Eliane Patriarca

(1) La saga du chlordécone aux Antilles françaises : 1968-2008.

(2) L’autorisation du chlordécone en France, 1968-1981.


Un Alien chimique

Utilisé pour éradiquer le charançon, un ver rongeur de bananiers, le chlordécone est une molécule hérissée de chlore, incroyablement peu soluble dans l’eau et non dégradable. Un alien chimique qui s’accroche dans les milieux naturels, s’y accumule. Une fois enfoncée dans les terres antillaises, elle s’est diffusée par ruissellement dans les eaux continentales puis dans les milieux marins et s’est transférée par lessivage jusqu’aux nappes phréatiques. Selon la nature du sol, la molécule pourra s’y maintenir de 60 ans à sept siècles et nul aujourd’hui ne sait dépolluer ces sols.


Les cancers de la prostate en augmentation

Trente ans d’utilisation du chlordécone pour lutter contre le charançon dans les bananeraies guadeloupéennes et martiniquaises ont abouti à un désastre environnemental : une contamination massive par le pesticide de leurs sols, de leurs rivières ainsi que du littoral. Au total, quelque 80000 personnes habitent dans des zones où le sol est contaminé et 13000 absorbent chaque jour, en mangeant des légumes qu’ils cultivent, une quantité de chlordécone dépassant la valeur toxicologique de référence : 0,5 µg/kg/j (un demi millionième de gramme par kilo et par jour).

Les résultats des études épidémiologiques

Fin juin, les résultats de l’étude épidémiologique Karuprostate ont confirmé que le chlordécone est responsable d’un accroissement significatif du risque de cancer de la prostate, lequel représente 50% de l’ensemble des cancers dépistés en Guadeloupe et à la Martinique. L’équipe dirigée par le professeur Luc Multigner (Inserm U625) et le service d’urologie du CHU de Pointe-à-Pitre, a comparé de 2004 à 2007, deux groupes d’hommes : 709 atteints d’un cancer de la prostate et 723 non malades. Le risque de survenue du cancer de la prostate augmente en fonction de l’exposition au chlordécone. La probabilité est ainsi multipliée par 1,8 chez les sujets ayant des concentrations sanguines supérieures à 1µg/litre.

Néanmoins, l’étude montre, qu’à contamination égale, le risque augmente parmi ceux ayant déclaré des antécédents familiaux de cancer de la prostate, ainsi que parmi ceux ayant résidé dans un pays occidental. « Lorsque ces deux facteurs sont présents simultanément, l’exposition au chlordécone multiplie par quatre le risque de cancer de la prostate », constate Luc Multigner. Le chercheur fait l’hypothèse que les populations ayant migré dans des pays dits occidentaux, essentiellement la métropole, y ont acquis des modes d’alimention à risque : consommation élevée de graisses animales et laitages au détriment des poissons, fruits et légumes.

La contamination des aliments et de l’eau des sources

Le rapport du conseil scientifique précise qu’aujourd’hui, même si le pesticide est interdit depuis 1993, la population s’expose au chlordécone en consommant des aliments contaminés, principalement les produits végétaux mais aussi les produits d’origine animale. En effet les volailles, caprins, bovins ont pu aussi être eux-mêmes contaminés en consommant des végétaux. Les poissons, et les crustacés peuvent être également contaminés s’ils vivent dans des zones où le chlordécone s’est accumulé. Même l’eau de boisson peut contribuer à cette exposition si elle provient d’une source contaminée et n’a pas été traitée.

Une demi-vie de six siècles dans le sol !

Le conseil liste douze recommandations dont : un suivi à long terme de l’état de santé de la population, et particulièrement des enfants antillais, et la réalisation, tous les cinq ans d’une étude d’imprégnation au chlordécone de la population. « Il faut aider la population à se préparer à vivre avec un problème qui n’est pas près de disparaître : la demi-vie du chlordécone dans le sol est de six siècles ! », a prévenu William Dab lors de la présentation du rapport du Conseil scientifique en octobre.

Eliane Patriarca


Articles tirés du Bulletin de l’Andeva N°34 (janvier 2011)