Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Canada : les trafiquants d’amiante luttent pour leur survie

28 août 2011

Août 2011. CANADA

La lente agonie de l’industrie de l’amiante canadien.

L’industrie de l’amiante va très mal au Canada. Début 2008, il y avait encore trois mines en activité au Québec : Bell Mine, près de la ville Thetford Mines, Lac d’amiante à côté de Black Lake et la mine Jeffrey près de la ville Asbestos ; durant l’année 2008 la première a été fermée tandis que la dernière a suspendu ses opérations. Quant à la mine à ciel ouvert de Lac d’Amiante du Canada (LAC), ses réserves en minerai cancérogène ne dépasseraient pas 2012 d’après un mémorandum du ministère des ressources naturelles du Canada. D’où le projet fou de Bernard Coulombe, président de Jeffrey Mine, d’ouvrir une nouvelle mine souterraine pour faire revivre la mine Jeffrey. La fin du montage financier comprend des investissements privés (qui ne se sont pas matérialisés depuis deux ans) et une importante ponction d’argent public sous forme d’une garantie de prêt de 58 millions de dollars obtenue auprès du complaisant gouvernement du Québec. Toutefois la garantie de prêt gouvernemental a tout de même été conditionnée à l’obtention d’investissements à hauteur de 25 millions de dollars.

Ce n’est pas la honte ou le remords devant la tragédie humaine causée par le trafic de l’amiante qui freine les investisseurs mais bien les maigres perspectives économiques jointes aux incertitudes sur les responsabilités civiles futures.

D’une part il est devenu impossible à l’industrie canadienne de concurrencer les autres grands producteurs, notamment le Brésil, le Kazakhstan et la Russie, d’autres part le gouvernement et les industriels canadiens ont beau tenter par tous les moyens d’empêcher l’information sur les dangers de l’amiante, les avis de l’organisation mondiale de la santé, l’Agence Internationale de Recherche sur le Cancer, de l’Organisation Internationale du Travail, entre autres, commencent à peser lourd sur le commerce de l’amiante.

Le marché des trafiquants d’amiante se réduit comme peau de chagrin. L’Europe (hors les pays de l’ex-URSS) a totalement cessé d’utiliser l’amiante et donc n’achète plus d’amiante au Canada, les Etats-Unis n’utilisent pratiquement plus d’amiante. L’Afrique n’offre pas de marché ; la production d’amiante y a cessé : l’Afrique du Sud, jadis troisième producteur mondial, a interdit l’amiante et les mines du Zimbabwe (ancienne Rhodésie) se sont écroulées, à cause d’une gestion catastrophique et corrompue. Les pays d’Afrique ont d’ailleurs fait bloc contre le Canada à la convention de Rotterdam en juin. L’Australie a interdit l’amiante et la Nouvelle-Zélande a interdit l’importation d’amiante brut (ce qui équivaut en pratique à l’interdiction d’importation). L’Amérique du Sud n’achète plus d’amiante au Canada : l’Argentine, le Chili et l’Uruguay ont interdit l’amiante et les autres pays encore utilisateurs achètent au Brésil. Reste l’Asie où le marché est encore important. Mais, là aussi les nouvelles ne sont pas toutes roses pour les vendeurs d’amiante. Les Philippines et la Malaisie sont sur la voie de l’interdiction de l’amiante. La Chine, premier consommateur mondial, commence lentement à comprendre l’ampleur du problème et a interdit les produits de friction en amiante (freins, embrayages) et certains produits de construction en amiante-ciment [1] ; l’Inde, deuxième consommateur mondial, s’interroge sur les dangers de l’amiante et l’absence de prévention, un projet de loi interdisant l’amiante a d’ailleurs été proposé au parlement [2]. Même en Russie, premier producteur mondial d’amiante, une législation interdisant les freins en amiante a été mise en route, ce qui a provoqué semble-t-il la fureur des compagnies industrielles [3].

Le consortium Balcorp qui est sensé trouver les fonds privés pour la relance de la mine Jeffrey est dirigé par un homme d’affaire canadien d’origine indienne Baljit Chadha qui exporte depuis quinze ans l’amiante canadien en Inde. Baljit Chadha exporte aussi des noix et bien d’autres produits, il entretient aussi des relations privilégiées avec les politiques, organisant notamment des événements destinés à recueillir des fonds pour les partis politiques au Canada.

L’entêtement absurde du gouvernement canadien

La motivation des trafiquants d’amiante est simple : l’argent ; la motivation des dirigeants canadiens et québecois est plus trouble. Le gouvernement canadien continue à salir son nom et couvrir de honte son pays : mépris de la vie humaine hors du Canada, négation des victimes au Canada, mépris des médecins et scientifiques canadiens qui réclament pourtant haut et fort l’arrêt du commerce de l’amiante, violations des conventions internationales, mensonges diplomatiques, publics et répétés, … la liste des crimes du gouvernement Harper et de ses prédécesseurs est longue. Ces actes sont d’autant plus incompréhensibles que l’amiante ne représente plus aucun enjeu commercial pour le Canada.

La motivation invoquée de sauver les emplois est difficilement crédible : les employés de la mine Jeffrey ont été contraints d’accepter, dans le cas où la mine souterraine serait effectivement lancée, des salaires misérables qui leur permettraient à peine de se nourrir : leur nombre (environ deux à trois cents) et leur âge (plus de cinquante cinq ans en moyenne) ne leur laissait aucune marge de négociation.

Le gouvernement de monsieur Harper sait pourtant parfaitement que l’amiante chrysotile est un produit extrêmement toxique et cause à la fois des cancers et des maladies pulmonaires chroniques et graves. Au Canada comme dans le monde, un décès sur trois par cancer lié au travail est causé par l’amiante. L’Association Médicale du Québec, l’Institut National de Santé Publique du Québec, l’Association des Médecins Spécialistes en Santé Communautaire du Québec, la Société Canadienne du cancer, et l’Association pour la Santé Publique du Québec ont clairement signifié leur opposition à la relance de la mine Jeffrey et à l’exportation de l’amiante vers des pays pauvres et dépourvus de législation de protection des travailleurs comme l’Inde.

Un ministre du gouvernement Harper, monsieur Chuck Strahl, est pourtant atteint d’un mésothéliome : il a manipulé des freins d’engins quand il a travaillé comme bûcheron dans sa jeunesse. Chuck Strahl s’est retiré du gouvernement, officiellement pour raison de santé, il a également déclaré à la presse que le Canada ne devrait pas s’opposer à l’information sur les dangers de l’amiante et notamment à l’inscription de l’amiante chrysotile sur la liste des produits dangereux prévue par la Convention de Rotterdam. Le gouvernement canadien reste cependant sourd et aveugle pour l’instant.

Finances publiques et corruption au pays de l’amiante.

La mine Jeffrey n’est pas seulement un cratère béant qui a englouti durant un siècle une partie de la ville d’Asbestos et notamment son église, c’est aussi un gouffre financier qui a déjà couté très, très cher aux contribuables canadiens.

Une fois n’est pas coutume, donnons la parole à Simon Dupéré président de LAB crysotile (l’autre mine !) qui se plaignait en 2004 du traitement de faveur accordé à Mine Jeffrey : 
« J’espère bien qu’ils [les dirigeants de Mine Jeffrey] ont acquitté leurs taxes. Ce sont des revenus d’environ 10 000 000 dollars qu’ils ont réalisé avec ces projets. C’est certain que Mine Jeffrey doit un montant substantiel de taxes à Asbestos. C’est un total d’environ 93 000 000 dollars que les créanciers réclament ! Je me demande si nous aurions le même traitement si nos taxes n’étaient pas acquittées […] 
Le traitement accordé à Mine Jeffrey en rapport avec LAB est tout à fait inéquitable. Depuis 1989, plus de 160 millions de dollars auront été accordés à la Mine Jeffrey. En effet, 45 millions de dollars ont été octroyés pour l’extension du puits. Un autre 40 millions de dollars a été versé en raison de capital achat. Un substantiel 60 millions de dollars aura pris la direction d’Asbestos via la Caisse de dépôt. Et finalement, ce sera 20 millions de dollars que versera la Société générale de financement (SGF). 
C’est aberrant ! Et pendant ce temps-là, nous nous efforçons ici à maintenir le cap. Être sous la protection de la loi 36 [la loi sur la protection contre la faillite au Canada] semble absoudre toutes les mauvaises actions du passé. Nous sommes les victimes de notre saine administration ».

Il faut rappeler que le gouvernement fédéral du Canada, outre ses largesses concernant les impôts pour l’industrie minière de l’amiante, donne 250 000 dollars par an à l’Institut du Chrysotile [4], officiellement un organisme dit scientifique pour promouvoir l’« usage sécuritaire » de l’amiante. Ainsi l’Institut a reçu plus de 20 millions de dollars de fonds publics depuis 1984 (et l’équivalent du gouvernement québécois !). Un de ses directeurs n’est nul autre que le président de la mine Jeffrey, Bernard Coulombe et son président, Clément Godbout, ancien dirigeant syndicaliste, a utilisé cet argent public notamment pour poursuivre en justice deux responsables de l’Andeva.

Condamnation internationale. Le Canada est devenu un état Paria : à propos des négociations en vue d’un accord économique et commercial global ambitieux entre l’Union Européenne et le Canada, le parlement européen a évoqué les problèmes avec « les phoques, les sables bitumineux et l’amiante » [5]. Il est vrai que lorsqu’on méprise la vie humaine, il est difficile de prêter attention à la vie animale et au respect de l’environnement.

Condamnation dans le monde diplomatique. La procédure entamé contre la France et la Communauté Européenne en 1998 auprès de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) pour tenter d’empêcher l’interdiction de l’amiante avait déjà suscité de multiples protestations diplomatiques. Le sabotage répété de la Convention de Rotterdam met le Canada au ban des nations responsables. Lors de la réunion de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) tenue à Belgrade du 6 au 10 juillet, un député italien a proposé une résolution concernant l’amiante chrysotile et l’attitude scandaleuse des représentants canadiens à la Conférence des Parties de la Convention de Rotterdam ; le sénateur Consiglio de Nino, membre du parti conservateur canadien, s’est opposé à la discussion de cette résolution en tant que membre de la Commission Ad Hoc pour la transparence et la responsabilité financière (sic). Plusieurs voix se sont élevées pour réclamer des sanctions contre le Canada [6].

Condamnation dans la communauté scientifique internationale. Une des revues médicales les plus prestigieuses dans le monde, The Lancet, (paru le 9 décembre 2010) écrivait à propos des mines d’amiante québécoises et des conséquences néfastes des exportations : « Si la mine Jeffrey ouvre à nouveau, les gouvernements du Canada et du Québec auront du sang sur les mains pendant plusieurs générations » [7]. Et un éditorial de la prestigieuse revue Nature titrait le 16 décembre dernier « irresponsible policies could cause an epidemic of malignant lung disease » (« des politiques irresponsables pourraient causer une épidémie de cancers pulmonaires » [8]). Le rédacteur scientifique de la Revue Canadienne de Santé Publique ironisait « Après cela, peut-être que le Québec pourrait nationaliser son industrie du tabac et vanter les mérites de la cigarette auprès des adolescentes en Asie… » [9].

[1] Voir l’article De nouvelles restrictions concernant l’utilisation de l’amiante en Chine

[2] Voir l’article Inde : un projet de loi d’interdiction de l’amiante

[3] Voir l’article Amiante en Russie : changement de cap ?

[4] Voir l’article Le gouvernement fédéral canadien continue de financer l’Institut de l’amiante

[5] Parlement européen, communiqué de presse du 8 juin 2011 Soutien à l’accord UE/Canada, soucis pour les phoques, les sables bitumineux et l’amiante

[6] « L’UE demande des sanctions contre le Canada », Communiqué EFBWW, IBAS du 29 juin 2011 Communiqué de presse 29 juin 2011 l’UE demande des sanctions contre le Canada 

[7] The Lancet (Vol 376), 11 décembre 2010, Le Canada accusé d’hypocrisie sur les exportations d’amiante (en anglais) Canada accused of hypocrisy over asbestos exports

[8] Nature 468, p. 868, 16 décembre 2010, Éditorial Scancale de l’amiante. Des politiques irresponsables pourraient causer une épidémie de cancers pulmonaires (en anglais) Asbestos scandal. Irresponsible policies could cause an epidemic of malignant lung disease.

[9] Editorial de la Revue Canadienne de Santé Publique « Exporter la mort fabriquée au Québec » Volume 101, 2010 Editorial Revue Canadienne de Santé Publique 2010