Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Belgique - Victimes de l’amiante-ciment : combien d’années de vie volées ?

10 janvier 2016
Auteur(e) : 

Le 12 décembre dernier, l’Abeva, l’association de
défense des victimes de l’amiante en Belgique,
a présenté les résultats d’une étude réalisée par
des démographes de l’association ADRASS.

Elle porte sur 237 travailleurs tués par l’amiante
qui avaient travaillé dans deux usines de fibrociment
 : Coverit à Harmignies et Eternit à Kapelleop-
den-Bos.

Validée par des spécialistes du domaine,
l’étude a calculé le nombre d’années de
vie qu’ils ont perdues à cause de l’amiante, en
se référant à la durée de vie moyenne de chaque
génération. Les résultats sont accablants :
en moyenne, leur durée de vie a été amputée
d’un quart.

Ce travail scientifique n’aurait sans doute jamais
pu exister sans l’opiniâtre travail de fourmi
d’un « épidémiologiste aux pieds nus » : Michel
Verniers, ouvrier de Coverit et membre actif de
l’Abeva, qui avait minutieusement recensé tous
ses collègues de travail décédés d’une maladie
liée à l’amiante, avant d’être lui-même emporté
par un mésothéliome le 13 décembre 2009.

« Les travailleurs décédés de l’amiante ont perdu en moyenne une vingtaine d’années de vie »

André Lambert, démographe
membre de l’Association pour le
développement de la recherche
appliquée en sciences sociales
(Adrass) a expliqué la méthodologie
particulière de son étude :
il ne s’agissait pas de calculer
l’espérance de vie de l’ensemble
des salariés d’une entreprise sur
plusieurs décennies, car il n’était
pas possible de connaître avec
exactitude « la population des travailleurs
soumise au risque. »

« Nous avons comparé les durées
de vie de chaque victime aux
durées de vie accomplies ou probables
de sa génération, constituée
de toutes les personnes nées
la même année que la victime. »

« Nous avons travaillé à partir de
deux sources : la liste de décès
des personnes travaillant ou ayant
travaillé à Coverit (Harmignies)
établie par Michel Verniers et les
données du Fonds des maladies
professionnelles qui ont permis
d’élargir l’étude à Eternit (Kapelleop-
den-Bos et Tisselt) (...) Il s’agit
d’ouvriers et de cadres des deux
entreprises, parfois de voisins
immédiats, voire d’épouses contaminées
par la poussière contenue
dans les vêtements de travail de
leur mari. »

Pour réaliser cette étude, André
Lambert a reconstitué un « tapis
de tables de mortalité par âge et
par sexe, spécifiques pour chaque
année entre 1895 et 2008. »

Pour la mortalité dans l’avenir, il
a extrapolé la tendance à l’allongement
de l’espérance de vie à
l’oeuvre en Belgique ces dernières
années. Il a aussi étudié l’hypothèse
- peu probable - où la mortalité
générale cesserait de diminuer
et resterait constante à partir de
2009. Même dans ce cas, la durée
de vie perdue par les victimes décédées
serait encore de 19 ans.

Au vu des résultats de ce travail,
financé par ce chercheur sur ses
fonds propres, l’Abeva à invité
l’Etat à mesurer la gravité des
dommages subis et à prendre ses
responsabilités pour améliorer
l’indemnisation, la recherche et la
prévention.

 

<p align="center"> 

Harmignies

Kapelle
-op-den-Bos

<p align="center">Nombre de cas étudiés

100

157

Nombre d’années perdues

20,77

21,17

Durée moyenne de vie des victimes

61,93

63,88

Durée moyenne de vie
des générations auxquelles
appartiennent les victimes

82,70

85,05 **

— -

(**)
Le nombre d’années perdues et les durées moyennes sont exprimés en années et centièmes d’années.

Les durées de vie accomplies ou probables des générations
auxquelles appartient la victime sont calculées à l’âge du décès.


MICHEL VERNIERS
31 ans de travail dans l’amiante, un "épidémiologiste aux pieds nus"

Le 20 juin 2009, Michel Verniers et Eric Jonckheere étaient à Dunkerque
aux côtés de Bruno Pesce de l’Afeva. Déjà très malade, Michel avait tenu à participer à la manifestation de l’Andeva. Il devait décéder six mois plus tard d’un mésothéliome.

Michel Verniers est entré à Coverit
en 1956. il avait 14 ans. Il y a
passé toute sa vie professionnelle
jusqu’en 1987, date de la fermeture
de l’usine.

Il est ensuite resté en contact permanent
avec ses camarades de travail,
dont beaucoup sont décédés ou atteints
d’une maladie liée à l’amiante.
Il les a soutenus et consigné leurs mésaventures
dans un journal personnel
qu’il tenait constamment à jour.

Michel a décrit l’histoire de ses 31 ans
de vie à l’usine.
« Le travail au magasin était effectué
par des gamins »
qui « recevaient
des poussières sur le visage et sur
la tête »
, en manipulant des plaques
amiante-ciment plus grandes qu’eux
pour charger les camions : « On nous
faisait faire un travail d’homme et
nous étions fiers de le faire. »

Il évoque le déchargement des wagons
qui apportaient « l’asbeste bleue
et blanche »
arrivant « dans des sacs
de jute qui se déchiraient »,
libérant
des nuages de poussières.

Chaque machine (défibreuse, mélangeur,
dépileuse...), chaque procédé
de travail est décrit avec précision.

Les rebuts de fabrication avaient
un sort particulier : « On allait les
étendre sur la route d’accès à Coverit.
Comme ça les voitures et les camions
les écrasaient. Les petits déchets
d’ardoise, on les ramassait et on les
mettait dans des sacs de jute. »

Michel évoque aussi le vent de liberté
qui soufflait sur certains samedis
après-midi, après le départ des ingérieurs
et du directeur : « On avait
l’après-midi pour jouer au football. On
prenait 3 à 4 sacs de jute pour former
un ballon et on formait deux équipes
de football. Si un chef arrivait, on était
engueulé... »

L’Abeva a publié son témoignage et la
longue liste de collègues décédés qui
a été le déclencheur de l’étude scientifique
réalisée par André Lambert.

Tous ces documents sont consultables
en ligne sur le site de l’Adrass
(www.adrass.net et sur celui de
l’Abeva (www.abeva.be).


Dunkerque : 20 juin 2009

Le 20 juin 2009, Michel Verniers et Eric Jonckheere étaient à Dunkerque
aux côtés de Bruno Pesce de l’Afeva. Déjà très malade, Michel avait tenu à participer à la manifestation de l’Andeva. Il devait décéder six mois plus tard d’un mésothéliome.


Les demandes de l’Abeva

Dans un communiqué de
presse, l’Abeva a souligné
la gravité des dommages
subis par les victimes et rappelé
ses demandes :

1) Améliorer l’indemnisation
par le Fonds Amiante (AFA)

Les cancers du poumon, du
larynx et de l’ovaire ne sont
pas indemnisés en Belgique.
L’Abeva demande qu’ils soient
dans la liste des maladies indemnisables
par le Fonds.

Elle demande que les indemnisations
soient relevées et que
les victimes soient informées
sur leurs droits

L’Abeva demande la suppression
de l’immunité civile qui
interdit à une victime indemnisée
de poursuivre l’employeur
pour obtenir des indemnités
complémentaires.

2) Instaurer une pension anticipée
pour les travailleurs
de l’amiante.

3) Donner la priorité aux traitements
et à la recherche.

Dégager des moyens au plan
national et international, pour
améliorer les traitements du
mésothéliome et du cancer
du poumon.

Améliorer la collaboration
et la coordination
des hôpitaux et centres de
recherche, créer des centres
experts.

4) Renforcer la prévention

Recenser l’amiante dans les
bâtiments, en premier lieu dans
les écoles. Élaborer des plans
de gestion. Informer et former
les professions exposées.

Alain Bobbio assistait pour
l’Andeva à cette conférence
de presse. Il a expliqué qu’en
France 90 000 personnes
avaient déjà pu bénéficier de la
« pré-retraite amiante ».
« Ceux qui risquent de mourir
plus tôt doivent cesser de travailler
plus tôt. C’est une question
de justice. »


Articles tirés du Bulletin de l’Andeva N°50 (janvier 2016)