Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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BARCELONE : 4-5-6 OCTOBRE 2018 (DOSSIER)

12 février 2019

- Pour la première fois en Espagne.
- Une émouvante réunion à Cerdanyola
- Une journée d’échanges et de débats
- Un rassemblement devant la mairie
- José Luis GOMEZ (AVAAC) : "Nous demandons un fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante en Espagne".
- Esther PEREZ (Col Ectiu Ronda) : "Nous avons obtenu des victoires judiciaires pour des victimes environnementales"
- Les dégats humains d’une usine d’amiante-ciment : l’étude du docteur TARRES porte sur 1131 victimes de l’amiante recensées depuis 40 ans et le pic n’a pas encore été atteint.


Pour la première fois en Espagne

Le mouvement social des victimes espagnoles de l’amiante a fait un pas en avant.
Au lendemain de plusieurs victoires judiciaires majeures, des associations de diverses régions se sont retrouvées durant trois jours à Barcelone pour réfléchir et agir ensemble.

Les organisateurs de ces journées étaient l’Association catalane des victimes de l’amiante (Avaac) et une coopérative d’avocats basée à Barcelone et Madrid : le Collectif Ronda.

C’était une première pour les associations espagnoles.

Venus de France, d’Italie, de Belgique, de Suisse et du Japon, des représentants d’associations de victimes y ont participé.

L’Andeva n’a pas voulu manquer ce grand rendez-vous de lutte et de solidarité de la « multinationale des victimes de l’amiante ».


Une émouvante réunion à Cerdanyola

Ces trois journées ont commencé par une réunion publique dans la ville de Cerdanyola au sud de Barcelone.

La plus grande usine d’amiante-ciment en Europe

La société Uralita appartenait à la famille suisse Schmidheiny, propriétaire d’Eternit. En 1978, elle employait plus de 5000 personnes dont 3000 à Cerdanyola, qui était alors la plus grande usine d’amiante-ciment en Europe.

L’usine empoisonnait ses ouvriers. Proche du centre-ville, elle déversait ses fibres mortelles sur le voisinage. On mettait du fibrociment dans les écoles et les gymnases. Pour éliminer ses rebuts de fabrication à moindre coût, Uralita les soldait généreusement à la ville et aux particuliers. Les chemins de terre, les allées de jardin en étaient couverts.

Fermée depuis 20 ans l’usine tue encore

L’usine d’amiante à Cerdanyola a fermé ses portes en 1997 ; l’amiante est interdit en Espagne depuis 2002, mais - ici comme ailleurs - elle continue de semer la maladie et la mort.

Ici, les victimes environnementales sont nombreuses dans un rayon d’au moins deux kilomètres autour de l’usine1. Apportées par les vents dominants, les fibres tueuses ont aussi arrosé Ripollet, commune voisine de Cerdanyola.

« Un génocide social, moral et environnemental »

Le 4 octobre, la salle de réunion est pleine. Il n’y a pas assez de chaises pour accueillir les anciens ouvriers d’Uralita et les habitants.

Le fils d’un ouvrier mort d’un mésothéliome, sculpteur de profession, présente le monument qu’il offrira à la ville en mémoire des victimes.

Les représentants de l’association catalane et du collectif Ronda, les maires de Cerdanyola et de Ripollet, et le docteur Tarres sont à la tribune. Le décor est planté : « Les victimes sont connues, les empoisonneurs aussi », « La société Uralita a commis un génocide social, moral et environnemental ».

Dans la salle, des victimes crient leur indignation d’avoir été empoisonnées par des gens qui savaient.

Pris à partie, les jeunes maires présentent leurs excuses (pour les fautes de leurs prédécesseurs).

Ils porteront longtemps le fardeau de ces souffrances et des gigantesques travaux nécessaires pour dépolluer le site d’Uralita.


Une journée d’échanges et de débats

Chaque association apporte son capital d’expériences :

En Catalogne, c’est la sortie d’un « Guide amiante ».

En Navarre, la collecte de fonds pour la recherche sur le mésothéliome.

A Malaga, la lutte contre l’amiante dans les écoles.

A Valladolid, les ouvriers du chemin de fer ont poursuivi leur direction en justice.

A Valence, c’est un long combat judiciaire contre la direction des chantiers navals.
En Euskadi, il y a eu de grandes mobilisations syndicales sur l’amiante dans les chantiers. Un manuel a été édité.

A Tolède, l’association milite contre un immense dépotoir où s’entassent les déchets de fibrociment...

Les représentants des associations européennes et du Japon font à leur tour part de leurs expériences. Maître Ledoux fait le point sur les actions judiciaires en France.


Un rassemblement devant la mairie

Le samedi matin, les associations espagnoles et internationales se rassemblent devant la mairie de Barcelone.

L’atmosphère est détendue, les visages souriants disent la fierté d’être ensemble.
Sur les banderoles, les mots d’ordre en castillan, catalan ou basque sont explicites :
« No al amianto ! » (non à l’amiante), « El amianto sigue matando » (l’amiante continue à tuer), « L’amiant es cancerogen. Per un pais net d’amiant » (L’amiante est un cancérogène. Pour un pays sans amiante !)

Puis les interventions espagnoles et internationales se succèdent.Dans toutes les régions d’Espagne, dans tous les pays d’Europe comme au Japon, l’amiante a provoqué les mêmes désastres humains et environnementaux.

Un homme, atteint d’un mésothéliome prend le micro. Il a été contaminé en marchant sur les chemins de terre remblayés avec des débris de fibrociment. Il s’indigne : « Une machine à laver est garantie cinq ans. C’est bien plus que le temps qui m’est laissé pour faire valoir mes droits ! ».


José Luis GOMEZ (AVAAC) :
"Nous demandons un fonds d’indemnisation
des victimes de l’amiante en Espagne"

José Luis GOMEZ est vice-président de l’association catalane des victimes de l’amiante (AVAAC). Très active depuis de nombreuses années,l’AVAAC a été co-organisatrice du congrès de Barcelone.

L’AVAAC a édité un guide sur les risques liés à l’amiante en Espagne Comment ces risques sont-ils perçus ?

JLG : J’ai présenté ce guide dans différentes régions de Catalogne et à Madrid.
Il a été pensé et écrit pour s’adresser à tout le monde, car nous sommes tous potentiellement exposés à l’amiante en Espagne.

Lors de ces présentations, j’ai été très frappé par le manque de connaissance du risque de la part des personnes à qui je m’adressais.

Même les ouvriers qui ont travaillé avec l’amiante ne savaient pas que c’était dangereux et le découvraient avec la présentation !

La réaction du public m’a étonné car ils ne connaissaient pas l’amiante et ignoraient qu’ils avaient été exposés.

Quelle est votre bataille principale dans la situation actuelle ?

JLG : Nous demandons que soit enfin créé un fonds des victimes de l’amiante en Espagne.


Esther PEREZ (Col Ectiu Ronda) : "Nous avons obtenu des victoires judiciaires pour des victimes environnementales"

Esther Perez, est avocate à la coopérative Col Ectiu Ronda. Défenseuse des victimes et familles de victimes de l’amiante depuis des années, elle est spécialiste des atteintes liées à l’environnement.

Où en sont les procès liés à l’amiante en Espagne ?

EP : Pour les victimes professionnelles, nous avons obtenu une jurisprudence des tribunaux civils. Aujourd’hui, les avancées concernent des victimes environnementales.

En décembre 2017 à Madrid, une décision historique a été rendue en appel pour 39 victimes qui ont été exposées en résidant près de l’usine ou en vivant avec une personne qui travaillait chez Uralita. Il s’agissait d’habitants de Cerdanyola del Vallès et Ripollet (près de Barcelone). Le tribunal a reproché à l’entreprise de n’avoir pas contrôlé la dissémination des poussières dans l’environnement et d’avoir contaminé les habitants. Uralita a dû verser deux millions d’euros au total. Dans les villes de Cerdanyola et Ripollet l’incidence des maladies provoquées par l’amiante est 10 fois plus élevée que dans le reste de l’Espagne.

Quelques jours avant le congrès de Barcelone, a eu lieu un second événement judiciaire : à Madrid, a été rendu en première instance un jugement donnant gain de cause à un collectif de 17 voisins de l’usine Uralita de Cerdanyola, contaminés du seul fait de vivre à proximité ou sous les vents de cette usine. Ce jugement va plus loin que celui de décembre 2017. Il considère que cette société a « manqué de diligence » pour prendre les mesures de protection et qu’elle a disséminé l’amiante dans l’asphalte des rues. Les 39 voisins de l’usine ont donc bien été contaminés par l’amiante d’Uralita. Le juge s’est rendu compte de la gravité de ce dossier. Nous attendons la décision du tribunal suprême espagnol (équivalent de la cour de cassation en France). Elle devrait intervenir dans environ deux ans.

Comment travaillez-vous sur ces dossiers ?

EP : Pour les victimes professionnelles et environnementales, nous travaillons avec un hygiéniste industriel sur l’exposition et avec un pneumologue de Barcelone ainsi qu’un médecin expert en dommage corporel. L’exposition et le diagnostic doivent être prouvés pour contrer nos adversaires qui contestent systématiquement. En Espagne, la prescription tombe un an après le diagnostic. C’est un couperet qui tombe très vite sur des personnes qui pensent plus à gérer la maladie qu’à aller devant les tribunaux. Il faudrait changer la loi.

Qu’a apporté le congrès ?

EP : Il a aidé à sensibiliser l’opinion publique. Sa dimension internationale a montré l’ampleur du problème. Il y a eu peu après une mobilisation contre l’amiante dans le métro.


Les dégats humains d’une usine d’amiante-ciment : l’étude du docteur TARRES porte sur 1131 victimes de l’amiante recensées depuis 40 ans et le pic n’a pas encore été atteint

Le docteur Tarres suit les victimes de l’usine Uralita à Cerdanyola (dans la banlieue de Barcelone) depuis plus de 40 ans.
Il a présenté une étude épidémiologique aux associations réunies le 5 octobre. Le nombre de mésothéliomes continue à augmenter. Le pic n’a pas encore été atteint. 40% des cas sont d’origine environnementale. Leur nombre augmente plus vite que celui des victimes professionnelles. Allons-nous vers une deuxième épidémie de mésothéliomes ? La question doit être posée.

L’usine de Cerdanyola recevait 230 000 tonnes (= 910 000 mètres cubes) d’amiante par an.

L’étude du Dr Tarres porte sur 1131 patients ayant une pathologie liée à l’amiante diagnostiquée entre 1976 et 2016. Les critères d’inclusion sont stricts. Les cas douteux ont été systématiquement écartés.

La durée moyenne d’exposition est de 22 ans (40 jours pour la plus courte, 90 ans pour la plus longue).

Le temps de latence moyen entre début de l’exposition et apparition de la maladie est de 45 ans (8 ans pour le plus court, 90 ans pour le plus long).

77,4 % des patients ont des maladies chroniques et 22,6% des cancers.

Sur 256 cancers on dénombre :
-  196 mésothéliomes pleuraux,
-  17 mésothéliomes péritonéaux,
- 42 cancers du poumon,
- 1 cancer du larynx.
[Le nombre de cancers du poumon est sans doute sous-estimé].

Deux tiers des maladies liées à l’amiante sont d’origine professionnelle, un tiers d’origine environnementale (proximité d’une usine d’amiante, habitation sous le même toit qu’un travailleur de l’amiante).

La distribution géographique des cas d’origine environnementale montre l’importance de la direction et de la force des vents dominants et celle de la distance à l’usine.
- 111 cas à moins de 500 m,
- 34 entre 500 et 1000 m,
- 15 entre 1000 et 1500 m,
- 7 entre 1500 et 2000 m.
- 28 à plus de 2000 m.

40% des cas de mésothéliome sont d’origine environnementale. (22,5% d’expositions de voisinage, 17,8% d’expositions intrafamiliales).

La part d’expositions environnementales est plus élevée pour cette pathologie que pour l’ensemble des maladies.

Le nombre de mésothéliomes d’origine environnementale a doublé au cours des quinze dernières années (voir le graphique ci-dessus réalisé d’après le diaporama présenté le 5 octobre dernier).

La dynamique est différente pour les mésothéliomes d’origine professionnelle : après une très forte progression entre 1995 et 2000, leur croissance s’est ralentie entre 2000 et 2015.

Ce qui a conduit le Pr Tarres à conclure son exposé par une question inquiétante : « Sommes-nous à la veille d’une deuxième épidémie de mésothéliomes ? »


Dossier tiré du Bulletin de l’Andeva N°59 (janvier 2019)