Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Annie et Colette témoignent : "Nous ne voulons pas que d’autres revivent les horreurs que nous avons vécues"

16 février 2007

Annie Tyrou et Colette Ozouf sont deux veuves
de Dunkerque.

Dans leur association, l’Ardeva Nord – Pas-de-Calais,
plus de deux cent femmes ont aussi perdu leur compagnon
d’une maladie de l’amiante.

Annie et Colette n’avaient jamais manifesté
de leur vie. Elles expliquent les raisons de
leur engagement ; elles disent leur révolte
devant l’impunité des responsables, mais aussi leur
fierté de s’être engagées dans ce mouvement pas
comme les autres.

« Mon mari est mort à 50 ans
d’un mésothéliome en juillet
2002,
témoigne Annie. J’avais
46 ans. Je suis restée seule
avec cinq enfants. Il avait travaillé
pendant 18 ans chez Vanbooren
à Dunkerque, une entreprise
qui fabriquait des coquilles
et des matelas d’amiante pour
les calorifugeages. »

« Le mien travaillait dans les
bateaux de pêche, dans la marine
puis dans les douanes,

explique Colette . Il était en retraite
lorsqu’on a découvert qu’il
était atteint d’un mésothéliome.
Il est mort à 66 ans en octobre
2003. »

Je n’étais jamais allée à une manifestation.

Elles participent toutes les
deux aux marches devant le
Palais de Justice.

« Je n’avais jamais fait de
manifestation,
explique Annie.
Au début, quand on m’a contactée
pour y participer, j’étais un
peu hésitante. Mais j’y suis
allée. Parce qu’il ne fallait pas
que tout cela reste impuni. Il
fallait qu’on réagisse, qu’on
bouge... Il ne fallait pas que nos
maris soient morts pour rien.. »

Colette non plus n’avait jamais
manifesté. « Mon père
était malade de l’amiante,
explique-
t-elle. Il est mort en janvier
2002. La maladie de mon mari
s’est déclarée un mois après, en
février 2002…
Nous avons vécu des choses
insupportables. Lorsque ma fille
a téléphoné à l’hôpital pour
avoir des nouvelles, on lui a
demandé :
- qui êtes-vous mademoiselle ?
- Sa fille…
- Votre père est mort ...

Si nous manifestons, c’est
pour que tout cela s’arrête.
Nous ne voulons pas que d’autres
revivent les horreurs que
nous avons vécues. Mon mari
est décédé étouffé. En le voyant
dans cet état j’étais sûre qu’il
allait mourir. Mais je lui disais :
« ça ira mieux la prochaine
fois ». Et pourtant, je savais qu’il
n’y aurait pas de prochaine fois.
Ce que nous avons vécu est
monstrueux. Ceux qui savaient
ont laissé faire. C’est abominable.
 »

Annie raconte, elle aussi, ce
qu’elle a dû endurer : « Quand
je suis arrivée au tribunal avec
mes cinq enfants, on m’a demandé
qui ils étaient. Ils m’ont
dit : vous sortez, on va délibérer
pour voir si l’on peut les recevoir...
 ». A l’audience l’avocat de
la partie adverse s’est trompé
sur la date de décès de mon
mari. J’ai voulu rectifier. On m’a
rappelée à l’ordre : « taisezvous,
vous n’avez rien à dire ».
Après l’audience, j’ai parlé au
procureur. Il m’a dit qu’il compatissait
avec notre douleur. Je lui
ai répondu : « si vous n’êtes pas
passé par là, vous ne pouvez
pas comprendre. »

Sait-il seulement ce qu’il faut
de courage pour accompagner
jusqu’au bout, jour après jour,
le compagnon d’une vie qui
meurt d’une maladie évitable ?
« C’est difficile de s’occuper
d’un grand malade, explique
Annie , Il faut faire sa toilette, lui
donner à manger, le rassurer
lorsqu’il se réveille en pleine nuit
avec des angoisses, faire bonne
figure devant les enfants, alors
qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir,
c’est très dur. »

Ceux qui ont laissé faire doivent rendre des comptes

Après sept années d’instruction
le juge de Dunkerque a
rendu un non lieu. Pour elles,
comme pour toutes les victimes
de la région, cette décision a été
un choc terrible.
Colette explique : «  Cela voudrait
dire : « on vous a indemnisées.
Vous n’avez plus rien à
dire ! ». Mais l’argent ne remplacera
jamais ce que nous
avons perdu : je préférerais
rendre l’argent et avoir encore
mon mari avec moi ».

Annie l’approuve. « Ce non
lieu, c’est grave, très grave. Ce
drame n’aurait jamais dû exister.
Ceux qui sont responsables
doivent payer. On nous dit qu’il
n’y a pas de responsables. Ce
n’est pas vrai ! Ceux qui savaient
et qui ont laissé faire doivent
rendre des comptes. Ils
doivent reconnaître leur faute.
Sinon ce qui s’est passé pour
l’amiante pourra se reproduire
pour d’autres choses. S’ils ne
payent pas leur faute, que vont
penser nos enfants et nos petits
enfants de ce que nous vivons
actuellement. ? Est-ce qu’il faudra
leur expliquer : « ton papi
est mort pour rien » ?

Il faut que tous les responsables - les entrepreneurs et tous
ceux qui étaient au courant -
soient jugés. Ils ne sont pas audessus
des lois. Si quelqu’un
vole un pain dans une boulangerie,
il y a des poursuites. Quand
on commet un délit, on est jugé
et l’on va en prison. Eux, ils ne
sont pas jugés. Pourquoi ?
Pourquoi la justice n’est-elle pas
la même pour tout le monde ?
Ils ont tué. Il faut comprendre
comment on a pu en arriver là. »

Collette reprend : « Mon mari
est né en 1937. On savait déjà à
cette époque que l’amiante était
dangereux. Pourquoi ont-ils
continué à l’utiliser. Cela n’a
aucun sens. Si l’on se bat c’est
pour que cela s’arrête. »

Trouver la force de défiler en portant la photo de son mari

« La première fois que j’ai
manifesté en portant la photo de
mon mari, cela été très dur. Je
ne l’ai pas accepté facilement
quand on me l’a proposé. Mais
je me suis dit : quand c’est un
journaliste qui disparaît on voit
sa photo partout, pourquoi n’y
aurait-il pas de photo quand
c’est un ouvrier qui meurt de
l’amiante ? Il faudrait que d’autres
femmes qui ont perdu leur
mari de l’amiante fassent le
même geste que nous. Je sais
que c’est très dur, surtout lorsque
le deuil est récent. Mais
c’est important. »

Pierre leur demande où elles
ont trouvé cette force de franchir
le pas, alors que d’autres trouvent
cela trop difficile. « J’ai
longtemps hésité, moi aussi,

explique Annie, mais aujourd’hui
nous ressentons de la fierté à
manifester avec ces photos,
même s’il y a toujours un pincement
au cœur. Les gens qui
nous voient défiler toutes les
trois semaines, éprouvent du
respect pour ce que nous faisons.
Dans toutes ces manifestations,
je n’ai jamais entendu
un automobiliste nous klaxonner.
Les gens s’arrêtent et nous
regardent avec respect défiler
en silence. Ils se sentent
concernés. »

Nous ne sommes pas seules

Avec leur courage et leur
ténacité, elles ont écrit une des
plus belles pages d’histoire de
la lutte des victimes de l’amiante.
Elles en éprouvent un
légitime sentiment de fierté.

« Lorsque des personnes de
ma famille m’ont vue à la télé,
ils m’ont dit : maintenant tu es
une vedette. Je leur ai répondu :
je ne suis pas une vedette. Je
manifeste pour une cause juste,
parce que les gens doivent
savoir. Ils ont compris. »

« De voir les associations de
victimes venir de toute la France
défiler avec nous à Dunkerque,
cela nous fait beaucoup de bien,

ajoute Annie. Nous ne sommes
pas seules. Et c’est pour cela
que nous serons ensemble à la
marche à Paris, pour nous faire
entendre. Je suis partante. C’est
l’anniversaire de ma petite fille,
mais j’irai tout de même à Paris.
Parce que c’est important. On
fêtera l’anniversaire le lendemain.
 »

C’est à Paris qu’il y a les grands responsables

« C’est à Paris qu’il y a les
grands responsables. Il n’est
pas possible de les laisser continuer
à laisser faire cela. S’ils
avaient fait ce qu’il faut, mon
mari serait encore là ».

« Certains se demandent
pourquoi nous continuons à
défiler après avoir été indemnisées.
C’est pour réclamer que
justice soit faite. Nous avons fait
notre première manifestation le
15 décembre 2004. Depuis ce
jour, il y a eu 1950 morts de
l’amiante de plus en France.
Nous étions 140 veuves du
Nord - Pas-de-Calais au départ.
Depuis que nous avons lancé
cet appel, ce nombre a largement
dépassé les 200. C’est
pour cela que nous devons
nous retrouver tous ensemble
pour manifester à Paris. »

Ces marches des veuves et
des victimes de l’amiante ne
sont pas des manifestations
comme les autres. Au fil des
semaines, des liens se sont
tissés entre celles et ceux qui
vivent les mêmes choses.
« Aller à la manifestation, explique
Annie, c’est bouger de la
maison, voir des gens, discuter.
Cela fait du bien de nous retrouver.
On se téléphone les unes
les autres. On se remonte le
moral. Nous envisageons de
nous réunir, avec toutes celles
qui le voudront bien, à la permanence
de l’association : pour
discuter, pour échanger. Nous
avons besoin aussi d’évacuer...
 »

Il y a aussi ce formidable élan
de solidarité qui les a soutenues.
« Tous ces gens qui viennent
de toute la France pour
participer aux manifestations à
Dunkerque,
dit Colette, c’est
quelque chose de formidable. Il
y a même des personnes qui
défilent dans d’autres villes en
même temps que nous. Cela
nous pousse à continuer. Nous
sentons que nous ne sommes
pas seules. Nous comprenons
que ce n’est pas seulement
pour nous que nous nous battons,
mais aussi pour les autres.
 »


Interview parue dans le Bulletin de l’Andeva N°17 (octobre 2005)