Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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6.Chalon-sur-Saône : Kodak condamné

21 mai 2016

CHALON-SUR-SAONE

Kodak condamné pour la première fois en faute inexcusable

Guy Verdurier a travaillé 32 ans sur le site de Chalon comme métallurgiste à l’entretien central. Il intervenait dans tous les services de l’usine, principalement dans les secteurs chimiques, où beaucoup de tuyauteries et de cuves étaient isolées avec de l’amiante.
Atteint de plaques pleurales, il a engagé avec détermination une action en faute inexcusable de l’employeur avec le soutien du CAPER Bourgogne. Guy est allé jusqu’au bout, malgré les difficultés et la douleur due à la perte cruelle de deux êtres chers.

« Il fallait beaucoup de courage pour s’attaquer à ce colosse mondial »

« C’était David contre Goliath, dit Robert Petitjean qui tient avec Auguste Leroy la permanence du Caper Bourgogne à Chalon. Gagner contre une multinationale comme Kodak semblait une mission quasi-impossible, et pourtant nous l’avons fait ».

Un mastodonte très soucieux de son image

Numéro 1 de la photo argentique, Kodak a employé jusqu’à 150 000 salariés de par le monde. Étant seul sur le marché, il pratiquait les prix qu’il voulait et dégageait d’énormes bénéfices. « Clic-Clac, merci Kodak ! », disait la pub...
Sortie de terre au début des années 60, l’usine de Chalon, qui s’étendait sur 70 hectares, a compté jusqu’à 3000 salariés.

Une usine moderne avec de beaux bâtiments et de belles pelouses arborées et fleuries. Dans les années 70, une vingtaine de daims y paissaient paisiblement.

L’usine soignait son image. Grande défenseuse de l’environnement, elle avait installé des laveurs de fumées pour garantir la pureté de l’air. Les salaires étaient les plus élevés de la région. Tout le monde souhaitait se faire embaucher dans ce qui semblait être un petit paradis industriel...

La face cachée du paradis

La réalité était moins idyllique. Les laveurs tombaient en panne, les voitures étaient pleines de suie et de souffre. L’eau des bassins de décantation destinée à la station d’épuration était si corrosive qu’elle rongeait les pompes. Quand elles tombaient en panne, tout se déversait dans le canal...

L’art de garder les mains blanches

Pour les accidents du travail, Kodak avait mis en place un dispositif sophistiqué : analyses de risques, équipements de protection individuels, consignations électriques, bons de feu délivrés par les pompiers...
L’accident est un risque immédiat, visible et coûteux.

Kodak n’en a pas fait autant pour protéger ses salariés des effets à long terme des produits chimiques ou de l’amiante. Pour faire baisser le nombre de maladies dans les statistiques, il lui suffisait de délocaliser le risque ou de le sous-traiter.Dès qu’une fabrication était interdite aux USA, puis en France, elle était transférée au Brésil, ou en Chine… Les travaux les plus sales, les plus dangereux étaient souvent confiés à des entreprises extérieures ou des intérimaires. Quand leurs salariés tombaient malades, Kodak gardait les mains blanches.

Son activité chimique a causé une importante pollution des sols. à Vincennes, une inquiétante série de cancers d’enfants a été notée dans la population voisine de l’usine. à Sevran, Kodak a été obligé de racheter le site pour le dépolluer. Il a dû aussi dépolluer le site de Chalon.

« Pas d’amiante chez Kodak » ?

Après la fermeture du site de Chalon, des responsable ont osé nier la présence d’amiante.

Ce matériau était pourtant présent dans tous les services où il y avait production de chaleur. Auguste Leroy et Robert Petitjean, animateurs de la permanence de Chalon du Caper, ont fait avec Guy Verdurier un minutieux travail de mémoire, qui a permis une véritable cartographie du risque.
Au département support ESTAR (bâtiment 9), la fabrication de poudre de polyester impliquait trois réactions à chaud à 250°C. Tout était isolé avec de l’amiante. Les ouvriers chargés de la maintenance ou des réparations respiraient ces fibres mortelles.

Au département force motrice (bâtiment 12), des chaudières, des centrales de froid, des postes électriques étaient isolés à l’amiante.

Au département station argent (bâtiment 32) il y avait une fonderie où l’on fabriquait des lingots d’argent après incinération des films argentiques (radio médicale, photos…). On y trouvait un broyeur, une chaudière et des fours de fusion. Les opérateurs au coulage étaient habillés de vêtements en amiante.
Au département Produits chimiques de synthèse (bâtiment 38) de nombreux réacteurs étaient protégés par l’amiante.

Au département moulage, (bâtiment 31), il y avait des presses à mouler le plastique par injection. Du chaud donc de l’amiante ...

L’amiante était dans les cuves, les chaudières, les réacteurs, les tuyauteries, les vannes, les joints, les graisses, les tresses… Ce travail de recensement a été un formidable appui pour la bataille judiciaire de Jean-Paul Teissonnière, avocat du plaignant.

Huit salariés d’ESTAR, décédés de l’amiante, ont été reconnus en maladie professionnelle. Sans parler des autres dont le dossier
a été géré par le Caper et de tous ceux qu’on ne connaît pas...

« Ils ne peuvent pas nous dire maintenant qu’ils ignoraient le danger à l’époque »

Kodak était une grande usine chimique de 70 hectares, pas une PME.

Les risques étaient connus

Pour les besoins de qualité du film, chaque nouveau produit était analysé. Une fiche de données de sécurité était créée. Pour travailler, il fallait la fiche.

« Les risques de cancers liés à la radioactivité ou à l’amiante, les dangers de bases ou d’acides corrosifs, les risques d’inflammation ou d’explosion étaient connus et répertoriés. explique Auguste Leroy. Ils ne peuvent pas nous dire maintenant qu’ils ignoraient le danger à l’époque
Aux USA, dès les années 70, des salariés victimes de l’amiante avaient traîné Kodak devant les tribunaux. Tous les dirigeants des sites du monde entier étaient au courant.

Les mesures de prévention n’ont pas suivi

En France, les mesures de prévention ont été tardives et insuffisantes, même après l’interdiction de 1997.

A Chalon, les joints « Hercule » (en carton amianté) étaient mis dans des pochettes plastique avec le logo « danger amiante ». Mais ce travail était confié à un jeune intérimaire muni d’un masque inapproprié. L’utilisation de joints en feuille, de joints mousse et de l’isolant Newtherm était toujours d’actualité malgré sa forte teneur en amiante.

La présence d’amiante dans les locaux avait été confirmée par des inspections réglementaires dont les comptes rendus ont été archivés et conservés.

Des salariés ahuris en voyant les protections des désamianteurs

C’est en septembre 2002 que l’ESTAR a été désamianté. Robert Petitjean se souvient très bien de ce chantier qu’il était chargé de superviser pour le service : « Les travaux ont été faits par Prestosid, une entreprise extérieure. Les ouvriers de Kodak qui travaillaient là depuis des années ont été ahuris de voir le niveau des précautions prises : les désamianteurs en combinaison étanche à ventilation assistée, la zone de travail étanche, mise en dépression avec système d’alarme, l’entrée en zone par sas successifs, la sortie de zone avec une première douche sous combinaison, puis une seconde douche corporelle dans un autre sas, l’eau de douche étant recueillie et filtrée...

Les salariés du service ont alors pris conscience que l’amiante qu’ils avaient respiré pendant des années sans protection était un matériau hyperdangereux et que l’entreprise ne les avait pas informés des risques.

Tous les documents sur ce désamiantage sont dans les archives de Kodak. C’est moi-même qui les ai donnés au patron du service (un classeur + un CD).
En 2005, à la veille de mon licenciement économique, j’ai obtenu non sans mal un suivi médical par scanner thoracique pour le personnel ayant travaillé au bâtiment 9, y compris les retraités. Mais pas pour les autres services.

Comme l’entreprise ne voulait pas payer les examens, c’est la direction du service qui a pris les frais en charge !

Tout cela n’empêche pas le dernier patron de l’usine et quelques cadres supérieurs de soutenir mordicus qu’il n’y a pas d’amiante chez Kodak. »

Une sanction bien méritée

« La condamnation pour faute inexcusable était pleinement justifiée. Le montant des indemnités ne répond pas totalement à nos attentes. Mais c’est la fierté d’avoir fait gagner le pot de terre contre le pot de fer qui l’emporte », conclut Auguste Leroy.


Articles tirés du Bulletin de l’Andeva No51 (mai 2016)