Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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14 Mai 2015. Convention de Rotterdam 2015 : l’amiante chrysotile ne sera pas inscrit sur la liste des produits dangereux. Une victoire à la Pyrrhus pour l’industrie russe de l’amiante

14 mai 2015

14 Mai 2015. Convention de Rotterdam 2015 : l’amiante chrysotile ne sera pas inscrit sur la liste des produits dangereux

Une victoire à la Pyrrhus pour l’industrie russe de l’amiante

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Le thème de la Convention de Rotterdam était prometteur : « De la Science à l’Action. Pour un futur meilleur ». En d’autres termes, utilisons les connaissances scientifiques pour mieux protéger les populations des risques de produits toxique. La Convention de Rotterdam ne vise d’ailleurs pas la prévention des risques, mais uniquement le but plus modeste d’informer sur les risques.

La Convention de Rotterdam est sous l’égide des Nations Unies et à ce titre sont intervenues :
- l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) pour rappeler que toutes les formes d’amiante sont cancérogènes et qu’il n’existe pas de seuil d’exposition sans risques. La branche Asie de l’OMS diffuse d’ailleurs un court métrage « Chrysotile Asbestos : Voices from South-East Asia » (Amiante chrysotile : voix de l’Asie du sud-est).

https://www.youtube.com/watch?v=OTi...

- l’Organisation Internationale du Travail (OIT) a rappelé que, contrairement à un mensonge récurrent affirmé par les industriels de l’amiante, la Convention 162 de OIT sur l’amiante (1986) ne recommande pas l’usage contrôlé de l’amiante et que, au contraire, la position de l’OIT est l’élimination de l’amiante.

Cependant, lors des discussions feutrées de la Conférence des Parties, 7 pays ont émis des objections à l’inscription de l’amiante chrysotile. :
Russie, Kazakhstan, Inde, Kirghizstan, Pakistan, Cuba, Zimbabwe

Le sabotage annoncé a bien eu lieu et l’amiante chrysotile n’est pas un produit pour lequel une information sur les risques est requise.

Lors de la séance plénière finale seul 4 pays ont souligné leur opposition :
Russie, Kazakhstan et Kirghizstan (en russe), et le Zimbabwe (en anglais)

Les représentants de ces pays ont ressenti un léger malaise lors de l’unique moment fort des trois jours de la conférence : mercredi 13 mai la présentation de Roca (Rotterdam Convention Alliance, à laquelle l’ANDEVA a adhéré) par Alexandra Caterbrow, Sanjiv Pandita
et Yeyong Choi suivi du témoignage d’une victime venue d’Inde,

Sharad Vittnal Sawant a travaillé 40 ans dans une usine Hindustan Ferodo, qui utilise l’amiante chrysotile. Le soufle court, parlant avec difficulté, il a délivré un témoignage simple et émouvant

« je souffre d’asbestose, tout comme ma femme. Plus de 400 de mes collègues ont aussi reçu un diagnostic de maladies de l’amiante. Je suis venu pour vous demander d’inscrire l’amiante chrysotile sur la liste PIC de la Convention de Rotterdam. »

Ces paroles simples ont déclenché les applaudissements d’une centaine de délégués, devant la rangée médusée des industriels indiens, russes, vietnamiens, brésiliens, zimbabwéens et des lobbyistes canadiens.

Pourquoi ces pays sabotent-ils la Convention de Rotterdam ?

Les motifs des pays saboteurs et de leurs représentants (Russie, Kazakhstan, Inde, Kirghizstan, Pakistan, Cuba et Zimbabwe) sont transparents et n’ont rien à voir avoir les buts et règles de la Convention de Rotterdam.

La Russie est le premier producteur mondial d’amiante (1 million de tonnes par an) ; bien entendu le gouvernement russe n’ignore pas que l’amiante est un produit dangereux, mais comme il n’existe aucune conscience du danger dans la population russe, comme il n’existe pas de registre des cancers et que personne ne se préoccupe en Russie de ces problèmes de santé, il choisit de protéger les intérêts de deux compagnies minières, Uralasbest et Orenbourg Minerals. Ces compagnies estiment en effet que l’inscription de l’amiante chrysotile sur la liste des produits dangereux aurait un effet désastreux sur leur commerce. En clair ils estiment, comme leurs collègues canadiens quand ils étaient en activité, que si les populations sont averties du danger de l’amiante chrysotile, alors elles arrêteront d’en acheter. Sur ce dernier point et uniquement sur ce dernier point , ils n’ont pas tort.

L’Inde est le premier importateur mondial, entre 300 000 et 400 000 tonnes d’amiante sont importées en Inde principalement de Russie, mais aussi du Brésil et du Kazakhstan. S’il est cynique de la part du gouvernement russe de s’opposer à l’information sur les risques graves liés au commerce de l’amiante, il est simplement monstrueux de la part des représentants du gouvernement indien de protéger les intérêts d’une poignée de marchands, certes très riches, au détriment de l’information de sa population, certes très pauvre. Lors de la conférence des parties, on a pu voir les représentants indiens bras dessus-dessous avec avec les industriels indiens et pourtant superbement ignorer leur compatriote souffrant d’asbestose.

Le Pakistan est souvent en conflit avec l’Inde, il a choisi une mauvaise occasion pour être d’accord.

Le Kazakstan est un des quatre producteurs et le troisième exportateur mondial, le Kirghizstan et Cuba se sont souvent aligné avec la Russie, dans le cas présent les représentants y ont vraisemblablement vu un intérêt direct.

Le Zimbabwe a jadis été un grand producteur d’amiante, tout comme l’Afrique du Sud. Les mines sont fermées en Afrique du Sud parce que le pays a interdit l’amiante, Les mines sont aussi fermées au Zimbabwe, mais à cause de la gabegie et de la corruption. Des industriels douteux ont convaincu le gouvernement de s’opposer à l’inscription de l’amiante, au cas où ils rouvriraient les mines, les représentants y ont aussi vraisemblablement vu un intérêt direct.

Les déclarations des autres Parties (sélection)

Le Canada est resté silencieux … Cela est remarquable, sachant que le gouvernement s’est opposé à l’inscription du chrysotile par quatre fois (en 2004, 2006, 2088, 2011) avant de s’abstenir en 2013 et cette année. Que c’est-il passé en 2012 ? La réponse est simple : la dernière mine d’amiante canadienne a été fermée et, comme l’a avoué avec cynisme et franchise le Ministre Monsieur Paradis (septembre 2012) « Il serait illogique pour le Canada de s’opposer à l’inclusion du chrysotile à l’annexe III de la Convention de Rotterdam alors que le Québec, qui est la seule province productrice de chrysotile, en interdira l’exploitation ». Notons que le Québec n’a pas interdit l’amiante, il a seulement arrêté un prêt-cadeau de 58 millions de dollars pour la mine Jeffrey, ce qui a suffi à la faire fermer.

Les Etats-Unis (qui ne sont pas membres de la Convention, mais étaient présents comme observateurs) ont appuyé l’inscription du chrysotile.

L’Ukraine s’est dissociée cette année de la Russie en ne s’opposant pas à l’inscription du chrysotile. La Biélorussie n’est pas membre de la Convention mais a émis des critiques sur les documents préparés par les experts.

À la notable exception du Zimbabwe, les pays africains ont unanimement appuyé l’inscription de l’amiante chrysotile
Benin, Liberia, Nigeria, Niger, Congo, république démocratique du Congo, Cameroun, Kenya, Guinée équatoriale ont tous souligné qu’ils approuvaient l’inscription d el’amiante, certains en insistant sur leurs besoins en terme d’information sur les produits toxiques.

Le commerce de l’amiante en Amérique latine s’achemine lentement mais sûrement vers sa fin.
- Le grand et unique producteur d’amiante est le Brésil qui extrait environ 300 000 tonnes de la mine Cana Brava, exploitée par Eternit Brasil dont la moitié est exportée. La représentante du Brésil a déclaré :

« Le débat [sur l’amiante chrysotile] a évolué dans notre pays, nous prenons conscience des effets et des coûts. Nous souhaitons nous attaquer à ces problèmes et nous appuyons l’inscription de l’amiante chrysotile ».

- Les deux autres principaux consommateurs de cette région sont la Colombie et le Mexique ; cependant la Colombie a déclaré :
« Nous sommes attristés de n’avoir pas atteint un consensus. Les parties n’ont pas conscience des implications de l’inclusion. Une évaluation de l’efficacité de la Convention doit être menée. »

Le Pérou, qui s’apprête à interdire l’amiante, l’Argentine et l’Uruguay, qui ont interdit l’amiante, ont appuyé l’inscription. La représentante de l’Uruguay est intervenue avec force en déclarant :
« Nous pensons que les médecins présent ici dans cette CoP doivent dire que tous les types d’amiante cause le cancer. L’OMS l’a classé dans le groupe 1 [des cancérogènes], il n’y a pas de seuil d’exposition sans risque. C’est un produit toxique et potentiellement mortel. Après 9 ans de discussions, nous avons tous des morts sur la conscience. Le nombre de morts ne pourrait seulement décroitre dans plusieurs années. Plusieurs Organisations Internationales de travailler à ce problème. En 2003 l’OIT et l’OMS on recommandé l’éliminer les maladies dues à l’amiante »

La Nouvelle Zélande a appuyé l’inscription et l’Australie a fait une forte déclaration :
« Nous appuyons la procédure PIC. Nous écoutons toujours les mêmes arguments. Nous sommes à un croisement, nous avons besoin de PIC pour les produits chimiques qui sont encore commercialisés. L’intérêt de l’Australie vient de notre expérience. Nous avons utilisé 500 000 tonnes de chrysotile, nous avons continué à en importer alors que le dommage est fatal. Nous estimons qu’il y aura 25000 décès [causés par l’amiante] durant les 30 prochaines années. Nous avons payé un prix elevé et cela coutera encore des milliards de dollars. Si nous échouons aujourd’hui à cette CoP, qu’adviendra-t-il ? Nous avons soumis au Comité de la Convention une possibilité d’avancer. »

La Communauté Européenne a rappelé qu’elle « appuyait l’inclusion, qu’il ne s’agit pas d’une interdiction mais d’un échange d’information, que ces échecs répétés entame la crédibilité de la Convention. Nous risquons de répéter cet échec »

Et les pesticides ?

En sus de l’amiante chrysotile, quatre pesticides hautement toxiques étaient proposés pour l’inscription sur le liste PIC : Fenthion, Paraquat, Methamidophos, Trichlorfon. Pour chacun d’entre eux les représentants de la Fédération Russe sont intervenus en déclarant en substance

« La Russie, n’utilise pas, ne produit pas et n’importe pas ce produit [donc] nous appuyons son inclusion ».

Cependant chaque produit a eu un défenseur et seul le Methamidophos sera inscrit.

Ainsi par exemple l’inde s’est opposé à l’inscription du Paraquat et du Trichlorfon, le Soudan à l’inscription du Fenthion. Le Mexique s’est, dans un premier temps opposé pour le Methamidophos, mais s’est sagement ravisé.

CONCLUSION

Le constat d’échec de la Convention de Rotterdam malgré les efforts louables de l’écrasante majorité des fonctionnaires et représentants s’impose.

La représentante de la Russie a même demandé que, puisque le consensus n’existait pas, la question du chrysotile soit retirée de l’ordre du jour de la prochaine Conférence de la Convention.

Concernant l’amiante, le monde est coupé en trois :

- les pays qui ont interdits l’amiante : notamment l’Europe "de l’ouest", le cône sud de l’Amérique latine, L’Algérie, l’Egypte et l’Afrique du Sud en Afrique, l’Australie, le Japon et la Corée du Sud en Asie
- les 4 pays qui produisent (Russie, Chine, Brésil et Kazakhstan), et la dizaine de pays qui consomme la quasi-totalité des deux millions de tonnes produites chaque année : les pays de l’ex-URSS, le Brésil et les grands pays d’Asie : Chine, Inde, Indonésie, Thailande, Vietnam
- et les autres pays, notamment les pays d’Afrique qui sont très demandeurs d’information sur la toxicité des produits et les pays d’Asie dont les autorités sont moins corrompues que l’Inde.

La conclusion est claire.

Une majorité écrasante des pays voulait que le Paraquat et l’amiante chrysotile soient inscrit dans l’Annexe III de la convention de Rotterdam. Cependant un petit nombre de pays ont refusé à ces pays le droit de participer à la procédure de consentement préalable éclairé (PIC). À cause de cet échec à promouvoir et recevoir l’information, à l’issue de cette Conférence des Parties (CoP), ces pays doivent redoubler leurs efforts pour édicter une interdiction nationale de ces deux produits. Les pays qui ont bloqué cette liste pensent peut-être qu’ils ont préservé les intérêts de leurs exportateurs, mais ils auront en fait motivé les pays à prendre des décision d’interdiction au niveau national.

Les industriels sans scrupule ont remporté une victoire à la Pyrrhus et n’auront fait qu’accélérer le déclin de leur industrie mortifère.