Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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0201."Nous aurions dû profiter de nos deux retraites"

21 septembre 2015
Auteur(e) : 

En juin dernier, Sylvain écrivait à maître
Ledoux, son avocat aux prud’hommes, une
lettre décrivant ses préjudices. L’état de
santé de son épouse, atteinte d’un mésothéliome,
se dégradait rapidement.

Après son décès, il a voulu faire de cette
lettre un témoignage pour que chacun
puisse entendre ses souffrances et comprendre
que les générations futures ne
doivent plus jamais revivre de tels drames.

« Ce préjudice d’anxété de
développer une maladie pour
moi-même ne représente
qu’une infime partie des préjudices
réellement endurés
(carrière professionnelle
anéantie, perte de salaire,
destruction de la vie sociale
et sentimentale et bien plus
encore...)

Je me sens responsable
d’avoir transporté à mon insu
des fibres d’amiante dans
mon milieu familial et de ce
fait contaminé mon épouse et
peut-être aussi mes enfants.

Je suis particulièrement anxieux
de la rapide dégradation
de la santé de ma femme
(cancer de la plèvre). En effet,
je suis constamment auprès
d’elle depuis la découverte de
la maladie (2 ans et demi).

Ainsi, je vis au jour le jour la
dégradation de son état de
santé et sa perte d’autonomie.
J’assure auprès d’elle tous les
transports et toutes les tâches
de la vie courante depuis le
début de sa maladie.

Je vis son cancer en craignant
que celui-ci ne devienne prochainement
le mien ou celui
d’un de mes enfants avec la
même issue fatale.

Je suis horrifié et désemparé,
pour moi et mon entourage,
de constater que mon ancien
employeur (les Chantiers de
Normandie) et tous les responsables
se trouvent dédouanés
de toute culpabilité.
Ils ont bien accepté les titres,
les pouvoirs, les prestiges, les
rémunérations...

Mais, malgré les témoignages
prouvant mon contact direct
avec l’amiante par mon activité,
le défaut d’information et
l’absence de protections individuelles,
aucun n’assume sa
responsabilité.

Je sais que, depuis mon embauche,
mon employeur avait
une totale connaissance du
fait que je travaillais dans un
environnement contaminé aux
conséquences mortelles.
Malheureusement notre vie ne
ressemble pas à celle de deux
retraités paisibles.

Nous avons tous les deux
commencé à travailler assez
tôt (16/17 ans), cotisé pour
la retraite, élevé et accompagné
nos quatre enfants.
Aujourd’hui nous aurions dû
profiter de nos deux retraites
sereinement, de nos enfants
et petits enfants dans de
bonnes conditions. Nous aurions
dû nous faire plaisir en
profitant d’un repos bien mérité
(voyages, sorties, choyer
nos proches).

La réalité est tout autre. La
souffrance physique et psychologique
de ma femme
concentre toute notre attention.
Les actions médicales
(séjour hôpital, visite
médecin et spécialiste, etc.)
consomment tout notre
temps. L’avenir - que j’espère
loin mais peut être proche -
est très sombre.

Ma retraite, seul et sans but,
me semblera anodine, dérisoire.

Toutes ces peines et ces
souffrances inutiles sont
dues à des négligences délibérées
ou des inconsciences
techniques et administratives
en premier lieu. Ma femme
va quitter ce monde, je n’ai
plus de but, ma famille est
dans la peine et je suis très
anxieux pour ma femme, moi
et mes proches... »

[ Sylvain temine sa lettre en
retraçant les étapes qui ont
jalonné chez lui la montée
de l’anxiété avant la maladie
de son épouse : son premier
scanner de contrôle, sa petite
assurance-vie au profit
de sa femme, sa décision à
contre-coeur de mettre fin
à l’évolution de sa carrière
professionnelle et de valider
sa pré-retraite amiante...]


Articles tirés du Bulletin de l’Andeva N°49 (septembre 2015)